Les noms des Juifs de Tunisie - Paul Sebag

Les noms des Juifs de Tunisie - 2002, L’Harmattan - 171 pages.
ISBN : 2-7475-2595-3
Nous poursuivons ci-dessous l’importante étude sur les noms des juifs de Tunisie, dont le premier volet a déjà suscité l’intérêt de nombreux lecteurs. Cette étude se poursuivra, qui comprend mais va bien au delà du seul commentaire du livre de Paul Sebag.

Encore les noms italiens
Pièges des toponymes
Hypothèses et surprises

Nous venons de grouper au début de cette étude des noms inclus à tort par l’auteur dans la liste de noms italiens, pour ne pas mêler ce qui relevait de l’évidence à ce qui méritait discussion. Sur un plan général il faut être prudent pour attribuer à des familles une origine italienne au seul motif que leur nom serait celui d’une ville italienne ou d’un métier, voire d’une provenance étrangère. Nous avons vu que beaucoup de marranes d’Ancône et des possessions romaines, objets d’une brutale répression après une certaine tolérance, prirent justement le parti d’adopter des noms de villes italiennes surtout de la région adriatique (Ancona, Rimini, Senegaglia, etc).

  •    Une illustration nous interdit les certitudes. C’est celle d’un Moises Fano ou da Fano (ou d’Affano) qui, quittant la région d’Ancône, prit le nom de la ville de Modigliana où il s’arrêta au XVIe siècle. Il devint ainsi Modigliano, nom que la prononciation espagnole altéra en Modillano, puis Modiano. Cette branche des Modiano émigra à Salonique dès le début du XVIe siècle d’où elle s’est répandue sur tout l’empire ottoman.1 Des Modiano de Salonique s’installèrent par la suite à Livourne où avait vécu autrefois un de leurs ancêtres d’Affano. Ceci nous permet au moins un point d’interrogation sur l’origine des Modigliani.

  •    Autre découverte, celle des Fiorentino. Ayant remarqué dans les statuts de la Pia Santa de Bikur Olim,2 rédigés en langue portugaise, un administrateur du nom de Florentino, j’eus un moment l’impression que le l remplaçant le i italien provenait d’une séphardisation du nom. Or, j’appris que les Florentin étaient une famille notable d’Istanbul et de Smyrne depuis le XVIe siècle. Je fis connaisance, lors d’un voyage en Espagne, d’un Parisien de ce nom, originaire d’Istanbul, et lui demandais si ses ancêtres n’étaient pas des Fiorentino de Livourne séphardisés en Florentino et Florentin. Le hasard voulut que nous passions à Séville dans une rue “Florentin” où le guide nous expliqua que le nom était autrefois appliqué à tout Italien arrivant dans la ville, quelle que fût d’ailleurs sa religion ou sa province. Ainsi les Florentin d’Istanbul descendraient-ils d’Espagnols de lointaine origine italienne, comme les Frances d’Espagnols de lointaine origine française.

  •    Africano. L’adjectif peut être aussi bien italien qu’espagnol ou portugais.

Dans le Seder Tikoun Hatzot Ha-Laila (l'ordre des prières de minuit) de la fameuse Hevrat Tikoun Hatzot Ha-Laila de Mantoue, imprimée à Livourne en 1765 par Moise Attias, la Hascama (approbation) est signée par les trois rabbins de Livourne à l'époque : Joseph Fernandes Africano, Isaac Nunes et Moise Guttières-Pegna.

  •    Allatini. Cette famille de Livournais, célèbres mécènes à Salonique où ils firent tant pour les Écoles de l’Alliance, est-elle sépharade ? L’apparente consonnance italienne me laisse vigilant depuis les Uzzielli, voire Ussili et Uccielli pour Uziel, Gallichi ou Gallico pour Gallego, Obediente pour Abudiente, Pacifici pour Salom, Sacerdote pour Coen, Zuccarelli ou Zuccharino pour Zaccharia.3 Je fus mis en éveil à Amsterdam quand j’y trouvai de nombreux Aletrino au moins depuis le début du XVIIIe siècle, nom curieusement sans correspondance apparente à Livourne. Or, entre les deux noms il n’y a guère que l’élision du “r” et le passage au pluriel. Chaque fois qu’un nom ibérique commence par “Al” j’ai tendance à privilégier la piste arabe. En italien, l’élision du “r” ne serait pas innocente. On passerait des latrines à la latinité… Mais elle écarte aussi la source arabe ; or, en arabe, la consonnance alatrin fait penser à Al Attarin, c’est à dire le marchand d’épices, racine que l’on retrouve dans Abenattar. Cette hypothèse me paraissait digne d’être exposée sans influer vraiment sur le sort du débat, car dès lors que la forme Aletrino n’existe qu’à Amsterdam et non à Livourne il y a lieu de rechercher quelle transformation nous l’aurait voilée.

  •    Un autre nom, Astrologo ou Dello Strogolo m’inspire aussi. Il se trouve surtout en Vénétie, à Livourne et dans le Sud, premières régions d’accueil des Ibériques. Or il existe en Aragon un nom Astrugono (variante non réduite d’Astruc) désignant l’origine asturienne (d’Astorga) et dont on ne voit pas trace directe en Italie. A Smyrne le nom est : Estrugono. On note déjà dans le rapprochement de l’adjectif Astrugono et du substantif Astorga une inversion des consonnes, phénomène banal en Espagne et au Portugal (ex. Abrabanel, Abarbanel, Aboulker, Albuquerque, de Castro, de Crasto, etc).4 Je n’écarte donc pas l’idée qu’Astrologo ne soit un glissement d’Astrugono dans une oreille italienne cherchant à lui prêter un sens. Ajoutons que le mot Astrologo lui-même existe aussi bien en espagnol qu’en italien et que la forme Dello Strologo peut très bien en être l’italianisation.
•    Donato paraît bien une italianisation de Donado qui, en espagnol, signifie converso. La démarche est fréquente : Abulafia devenu Bolafi, Amado Amato, Branco Bianchi ou Bianchini, Bueno Bono, Castel Castelli, Castro Castri, Coronel Colonnello, Duran Durante, Espinoza Spinosa, Felis Felice, Gallego Gallico ou Gallichi, Garcia Garzia, Pariente Parente, Peixotto Picciotto, Penha Pegna, Señor Signor, Uziel Uzielli, Vidal Vitali, etc.

  •    Faro est un nom sépharade classique à Livourne et Amsterdam, Bueno également. Buonafaro peut-être la contraction relativement italianisée de Bueno Faro, avec attraction du “a” de Faro. Cette construction me rappelle les Bonastruc et Bonardut.

  •    Tedeschi peut, comme Tedesco, être l’italianisation de Tudesco. J.M. Abecassis explique qu’une famille achkénaze essaimée dans la Méditerranée est à l’origine de divers noms découlant de traductions dans les langues locales, en Alemano, Tudesco, Tedeschi, toutes ces variantes s’observant d’ailleurs à Gibraltar.

Noms d’origine hébraïque

Rappelons que beaucoup de marranes, dès l’exil, ont choisi des noms hébreux pour masquer leur identité. Les premiers émigrants de 1492 avaient, quant à eux, conservé leurs noms d’origine, souvent hébreux.

  •    Avigdor. Josef Avigdor est classé en 1685 par Toaff comme marchand actif à Tunis. Jacob Samuel Avigdor participe en 1670 avec Josef Vais et Abram Attias de Livourne à la création d’un embryon de communauté portugaise à Marseille. Elisa Alaique consent un prêt au banquier niçois Isaac-Samuel Avigdor en 1682.5

  •    Baruch. C’est le premier élément du nom composé des rabbins Baruch Carvalho. Abram Baruch est cité à Pise en 1613-1619. On le voit à Livourne en 1631 (Toaff, p. 145). Selomò Baruch est massaro (administrateur) à quatre reprises à Livourne avant 1645, il est classé à cette époque parmi les marchands actifs dans la vie publique. Plusieurs Baruch existent encore à Livourne en 1809 et 1841.

  •    Bensasson. Le nom existait en Espagne sous les formes Ibn Sasson, Abensasson ou Abençaçon au moins au début du XIVe siècle.6 Nous avons cité plus haut, à propos des Sabocca et Ibn Sasson les propos de Quevedo. Il existe encore des Sasso à Amsterdam et aux Antilles, forme hispanisée pour le diminutif d’Isaac. Isaac étant traditionnellement “le fils de la joie”, il n’y a pas contradiction avec l’étymologie suggérée, si ce n’est que le nom se réfère au prénom biblique et non à l’étymologie de celui-ci. 27 Sasson existaient à Smyrne.7

  •    Carmi. Des Carmi ou Carmy existent à Livourne en 1809, mais rien ne nous permet d’affirmer ou d’infléchir l’origine ibérique.

  •    Cohen. En Espagne on trouvait aussi bien des Coen, Cohen ou Cofen. La difficulté est de distinguer à Livourne les Coen ibériques des italiens, mais en 1613 à Pise deux Coen, l’un avec la forme portugaise Coem, sont manifestement ibériques alors que l’immigration juive italienne y est quasi inexistante et que jusqu’en 1698 seuls les Ibériques accédaient aux fonctions publiques. Un Josef Abram Coen figure en 1678 à Livourne parmi les marchands actifs (Toaff,
p.466). Les très nombreux noms composés accompagnant le premier nom Coen d’un deuxième nom typiquement ibérique, nous confirment que ce nom hébreu classique est porté par les Juifs espagnols. Des quantités de Cohen (avec h) figurent parmi les contrats de mariage d’Amsterdam (10 pages de la liste). Là, les non-ibériques n’étant jamais intégrés, l’identité ibérique est certaine. De même les innombrables Cohen de Salonique, Istanbul, Smyrne (257) et Rhodes.

  •    Dilouya. Sebag lui-même évoque le toponyme espagnol de Loja, ville d’Andalousie, proposé par Eisenbeth, mais, sans s’expliquer, estime que l’hypothèse Dilayah, prénom hébreu, serait “plus probable”. Pourquoi ? Et pourquoi cette “probabilité” relative p. 63 devient-elle certitude p.162 ? Pourtant Eisenbeth cite des rabbins Delouya au XVIIe siècle au Maroc, époque à laquelle les rabbins marocains étaient presque tous espagnols.

  •    Ghidalia. Par contre nous trouvons des Gedelicia dans la liste internet Los Hijos. Toaff, inépuisable ressource, signale (p. 345) l’arrivée à Livourne en 1648, venant d’Orient, du Haham Abram ben Shemuel Ghedalya (in portoghese Ghedelha) de Jérusalem, pour éditer à l’imprimerie Gabbay son commentaire Berit Abraham (Le Pacte d’Abraham).

  •    Israel est le nom de l’une des plus anciennes familles de Livourne puisque les deux interlocuteurs choisis par le Grand Duc Ferdinand en 1595 furent Jacob Aboab et Abram Israel de Pise. Pour le premier la qualité de descendant du “Dernier Sage de Castille”,8 explique le choix ; pour le second, il était depuis 1595 massaro della Nazione Ebrea di Pisa. En 1645 les Israel obtenaient la Régie des Tabacs de Toscane. Une branche ayant séjourné à Tunis, revenant à Livourne vers 1630, prenait le nom “Israel de Tunes”.9

  •    Issachar. Il s’agit d’une famille turque, alliée des Enriques, Saranno et des Israel.
•    Lévy ou Levy. Renvoyons à nos précédents travaux. Mon bisaïeul Moses Levy est le fils de Judah Levy, marchand à Lisbonne et d’Ordueña Espinoza, elle-même fille de Moses Espinoza, armateur à Gibraltar au XVIIIe siècle et Vice-Consul des Pays-Bas. En 1807 le père de Judah, Moses Levy, fut autorisé avec son beau-frère Isaac Aboab à transférer à Lisbonne sa maison de commerce de Gibraltar, avec garantie personnelle de liberté religieuse. Néanmoins ils continuèrent de faire naître leurs enfants à Gibraltar par souci de conserver la nationalité britannique. Avant de s’établir à Gibraltar au début du XVIIIe sièce, les Levy étaient à Tétouan où leurs ancêtres furent rabbins et juges, au moins à partir de 1640. Il semble d’après les travaux de Corcos que cette famille avait quitté Lisbonne pour Safi, enclave portugaise, en 1512, selon édit spécial du roi Manuel. La plus grande part de leur descendance vit encore à Lisbonne. Un rabbin Abraham Levy, descendant de ce Moses, est aujourd’hui le président de la congrégation hispano-portugaise de Londres. Nous avons agréablement correspondu. Malgré leurs études en Angleterre, les Levy étaient hispanophones lorsque Moses 2, son frère Joseph et leur sœur Clara Messodi s’établirent à Tunis en 1857 où ils s’italianisèrent par leurs mariages livournais.10 Leur mère Ordueña Espinoza descendait d’Abraham, grand-oncle de Baruch. Tant par leurs origines que par leurs alliances ils étaient dans la tradition portugaise.

Trois autres familles Lévy existaient à Tunis. Celle du Dr Benjamin Lévy, grand dignitaire maçon assassiné à Auschwitz, venait de Trieste. Il ne semble pas que ce dernier ait été inscrit à la communauté. Une autre famille Lévy de Trieste tout à fait distincte, par contre, était intégrée chez les Livournais : celle du Professeur Emile Lévy, économiste connu dont la mère est une Cassuto. Enfin les plus anciens sont les descendants du rabbin des Livournais Judah Levy, autre branche de Gibraltar auxquels a été attribuée une lointaine origine ashkénaze. Les petits-fils de Judah Levy ont marqué la vie intellectuelle de Tunis : Raphael (Ryvel) Directeur des Ecoles de l’AIU et écrivain ; Georges, libraire à La Cité des Livres.

  •    Menasce. Quatre familles Menashe existent à Smyrne (Taranto op. cit.). À Livourne en 1809 un Benaiuto fù Emmanuel Menasce est maître d’hébreu. Le nom y est parfois italianisé en Menasci.

  •    Ouziel. Shemuel Uziel figure au cadastre de Livourne de 1645 comme locataire de Judà Cordovero. Il était riche, selon Toaff (p. 351) qui pense que la prospère famille devenue plus tard Uzielli vécut à Livourne, puis Florence jusqu’à nos jours. 17 Uziel sont relevées à Smyrne (Taranto).

  •    Semah. Deux négociants Semah figurent à Livourne en 1809. Il s’agit d’un prénom.
Voilà donc treize noms sûrement ibériques sur les treize que cite l’auteur.

Lionel Lévy

Nous poursuivrons cette étude importante dans notre prochain numéro par celle
des noms dits d’origine maghrébine et
d’origines diverses, complétant ainsi l’éventail.
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