Das Judenspanische von Thessaloniki - Haralambos Symeonidis

En allemand. Le Judéo-espagnol de Salonique - 2002 Ed. Peter Lang, Berne - Suisse
295 pages , ISBN : 3-906767-95-7  

Qu'est-ce qui peut bien inciter un jeune Grec, étudiant puis enseignant en Allemagne du Nord, diplômé de langues romanes, de littératures anglaise et allemande, à se passionner pour une langue qui n'est même pas celle de ses ancêtres, au point de lui consacrer sa thèse de doctorat ?

C'est l'histoire d'une rencontre. Né en 1968 à Drama (en Thrace), Haralambos Symeonidis s'est spécialisé dans l'étude des langues romanes à l'université de Münster (Allemagne). Après un séjour de six mois en Espagne, notamment à Grenade, il entame des recherches philologiques essentiellement axées sur les études hispaniques où le judéo-espagnol occupe une place de choix.

Communément associée à la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, l'année 1492 représente aussi une date clef dans l'histoire de la langue espagnole avec la parution de la Gramática de la Lengua Castellana de Antonio de Nebrija, tandis que pour les juifs de la péninsule ibérique elle déclenche des expulsions massives qui par vagues successives feront accoster la diaspora sépharade sur le pourtour du bassin méditerranéen : Maroc, Péninsule balkanique, Asie Mineure et Proche-Orient, plus tard aux Pays-Bas et en Allemagne du Nord. Autant dire que le judéo-espagnol, dont l'intérêt dépasse les frontières des études hispaniques, constitue un élément spécifique du paysage culturel de l'Empire ottoman.

La thèse de Marie-Christine Varol, “Le judéo-espagnol d'Istanbul, étude linguistique”, qui devrait être publiée l'an prochain, en aborde la facette turque, celle de H. Symeonidis lui est complémentaire puisque centrée sur Salonique, dont la spécificité de l'aveu même de l'auteur a longtemps été occultée par la politique officielle de la Grèce : de fait, après la seconde Guerre Mondiale, la “Mère d'Israël” - ainsi dénommée en raison de sa population majoritairement juive - avait perdu 96 % de ses Juifs soit environ 50 000 personnes, disparues pour la plupart dans les camps d'extermination, tandis que ses archives juives avaient été brûlées par l'occupant allemand. Déclarée capitale culturelle de l'Europe en 1997, Thessalonique restaura le passé de “la ville des Juifs, paradoxe séculaire : la cité que les nations balkaniques disputent aux Turcs est à dominante juive et parle un vieux castillan”.1 En avril 2000, elle a accueilli un congrès sur la langue et la culture séfarades.

Symeonidis adopte un point de vue original : sa pratique du grec moderne lui permet d'analyser tout naturellement l'interpénétration du grec parlé et du judéo-espagnol pour se pencher sur l'état actuel de cette langue depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours, dans le but de mettre en évidence le “rayonnement du grec sur le judéo-espagnol, soit de façon directe à travers le grec, soit indirectement par le contact avec d'autres langues parlées dans le même environnement” [p. 61].





A première vue, ces 300 pages pourraient paraître austères à celui qui ne lit pas le grec ni ne possède de notions précises en matière de phonologie et de linguistique. Mais par chance, l'auteur brosse d'emblée un tableau vivant de Salonique, à la croisée de trois religions, carrefour commercial et humain, qui des siècles durant, y compris sous l'Empire ottoman, a été imprégné de culture grecque.

Attestée depuis la plus haute antiquité, la présence des Juifs à Salonique a connu bien des vicissitudes mais n'en est pas moins demeurée un facteur essentiel de la vie économique et intellectuelle. L'auteur mentionne tour à tour le rôle déterminant des rabbins dans la constitution et l'administration des communautés, les échanges commerciaux entre Salonique, Venise et l'Empire ottoman, l'industrie textile et surtout le fait que le tissage des uniformes des Janissaires ait été dévolu aux Juifs… C'est sur ce terreau que s'est développée une effervescence culturelle qui dépasse largement le cadre local.

On retiendra surtout le passage consacré à la presse et à l'éducation. écrit en judéo-espagnol et favorable aux réformes. El Lunar, premier journal de Salonique, fut fondé par Judah Nehama en 1865 sous la censure turque ; en 1909, Salonique possède son journal écrit en français, L'Indépendant, et même un journal sioniste, preuve que les courants novateurs s'expriment ici aussi. Quant au paysage scolaire, il porte la marque profonde et durable de
l' “Alliance Israélite Universelle” qui ouvrit plusieurs écoles à côté des institutions religieuses, renforçant par là-même le rayonnement du français… jusque dans la prononciation et la grammaire du judéo-espagnol !

De tout temps, le judéo-espagnol de Salonique a profité ou pâti des modifications socioculturelles affectant la région. Ainsi, en proclamant l'égalité des droits de toutes les minorités en 1856, l'Empire ottoman a favorisé l'émergence d'une société de classes, d'où l'intensification des relations linguistiques entre les Juifs et les ouvriers grecs avec lesquels pendant plus d'un demi-siècle ils partagent souvent les mêmes lieux de travail. De même, les turquismes, déjà présents en judéo-espagnol et en grec, se sont multipliés à la faveur des migrations entre la Grèce et la Turquie consécutives à la première Guerre Mondiale. Autant de phénomènes que Symeonidis étudie avec une minutie parfois un peu abstraite mais qu'une foule d'exemples parvient à rendre accessibles. Comment ne pas s'émerveiller devant la parenté des sons et des structures, comment ne pas rêver de ce monde ouvert dont la guerre semble avoir sonné le glas ?  

Le lecteur plus impatient pourra toujours “sauter” le chapitre plus technique consacré aux considérations linguistiques (phonologie, morphologie, syntaxe) parfois fort surprenantes (comme l'emploi de l'article défini el devant Dio!) pour s'attarder à loisir sur la troisième partie, si savoureuse : le lexique.
Au fil d'une centaine de mots glanés dans des domaines aussi variés que la religion, les métiers, l'argent, les interjections, sans oublier bien sûr la cuisine et la famille, l'auteur nous convie à une promenade guidée à travers le temps et l'espace. Grec moderne et classique, latin classique et bas latin, ancien français, ancien espagnol, portugais, français, italien, hébreu, turc… : le lecteur se transporte de Byzance à Grenade, du Mexique à Smyrne, de Lisbonne à Constantinople en passant par la France, Venise, la Roumanie…

Plus d'un lecteur ressentira l'impression de lever un coin du voile sur quelques termes des plus quotidiens : aidé par la transcription phonétique, on se prend à prononcer à haute voix telle interjection (bré ! na ! aman !), tel nom ou objet de la vie courante (papou, kati, çanaka, kapak, para, hatir…) où résonnent à nouveau les échos merveilleusement proches de cultures bigarrées. Nostalgie…

Nostalgie aussi à la lecture des entrevistas qui viennent clore cette étude méthodique, retranscriptions phonétiques de trois entretiens en judéo-espagnol menés et enregistrés sur le terrain par l'auteur. Bien qu'elles ne soient pas accompagnées de leur traduction en allemand - ce qui en préserve l'authenticité et les singularités lexicales - il est aisé de suivre ces conversations où réapparaissent précisément les termes étudiés dans les parties théoriques. Les trois octogénaires - deux hommes, une femme - vivent dans une maison de retraite. En toile de fond se dessine l'arrière plan historique : la guerre, l'émigration des uns en Israël, le retour des autres (fort rares !) en Grèce, surtout à Athènes. Aujourd'hui, la pratique du judéo-espagnol n'est plus que marginale, y compris dans le quotidien des familles ; c'est le grec qui domine, l'anglais a détrôné le français, jadis langue de la culture. Et les écoles juives privilégient l'hébreu.

Dès lors comment résister à l'appel du passé quand on “entend” el ayudante de haham nous conter la mésaventure cocasse du rabbin et de son petit âne ou la grand-mère qui clôt la rencontre par une brassée de félicitations à l'adresse de ce “jeune” (!) [Symeonidis] qui déploie tant d'énergie à sauver la langue colorée qui a bercé sa longue vie…?

Laissons-lui le dernier mot :

…Kiero dezir un grande mersi […] me alegro mui muncho de ver jovenes personas ke estan lavorando kon tanto amor, kon mui kaiente korason, de salvar este idioma. 

Colette Strauss-Hiva

        Por mi padre que se fue en julio 2002, en ganedén esté su alma.
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