Antonio Enríquez Gómez Un écrivain Marrane (v. 1600-1663) - I.-S. Révah

2003, Edition Chandeigne 10 rue Tournefort, 75005 Paris
Fax 01 43 36 78 47, www.editions-chandeigne.com
686 pages, ISBN : 2-906462-80-2

Ce livre, patiemment compilé par l’universitaire Carsten Lorenz Wilke résulte de la reconstitution des cours et conférence de I.S. Révah datant de 1956, 1963, 1968 jamais publiés (entre autres au Collège de France) et de nombreux papiers posthumes retrouvés par ses héritiers et confiés à C.L. Wilke.

Emblématique du marranisme est ce personnage si complexe que l’auteur a fini par débusquer après des années de traque… travail qui fait honneur à son incroyable persévérance, un vrai roman policier comme il l’exprime lui-même.

Et un renouvellement des schémas simplistes qui ont eu cours, selon lesquels un marrane fut un juif converti - généralement malgré lui - au catholicisme et qui “judaïsait en secret”. Cette vision des choses tenait entre autres à la lecture des comptes rendus d’auto-da-fe successifs à des procès de l’Inquisition.

Prenons en un, au hasard, postérieur à l’époque de Gómez - mais peu importe - dans le fonds Nahmias qui a été offert à La Lettre Sépharade.
Le cas d’Antonio Enríquez Gómez est à l’opposé de cette simplicité.

Ne perdons pas de vue que nous sommes au milieu du XVIIe siècle et que les conversions plus ou moins forcées de juifs au catholicisme datent de la fin du XVe siècle ! Six ou sept générations ont défilé et l’éventuel enseignement du judaïsme s’est nécessairement affadi, faute de rabbins pour le dispenser ouvertement et correctement. Et a contrario, les lettrés de l’époque le sont dans un cadre catholique !

I.S. Révah en a tiré l’enseignement que, pour cerner un individu comme Antonio Enríquez Gómez il était nécessaire de remonter aussi loin que possible dans son arbre généalogique. Ce qu’il a réussi à faire.

La mère de Gómez étant une “vieille chrétienne”1 (chrétienne d’ascendance chrétienne) c’est du côté du père que Révah a dû chercher, et il a pu remonter jusqu’à son cinquième aïeul, Juan Gonzales, mort avant 1486. Nous sommes ici dans le judaïsme espagnol, et non portugais, dont le sort fut souvent différent. Révah montre qu’en 1486, les aïeuls de Gómez jouaient déjà à cache-cache avec l’Inquisition : beaucoup de tortures, beaucoup de souffrance dans ces “jeux”, à Cuenca entre autres.


Les sources externes sont essentiellement celles des registres de l’Inquisition, dont certains ont disparu mais que I.S. Révah a pu reconstituer grâce aux correspondances conservées, échangées entre les tribunaux locaux et le siège du Saint-Office à Madrid, processus classique de l’Inquisition.

Les sources internes - si l’on peut exprimer ainsi - sont constituées de l’œuvre publiée de Gómez, sous son nom, en Espagne ou en France, et aussi des écrits de Fernando de Zárate dont Révah, le premier, a établi qu’il s’agissait d’un seul et même homme, utilisant ce second nom lorsqu’il revint de France (où il s’était exilé, Bordeaux - 1635, Rouen - 1643) revivre en Espagne2 pour y publier des œuvres d’inspiration chrétienne. C’est là l’un des grands apports de la recherche du maître.

Il faut ajouter ici que, surtout au début de sa carrière et de ses investigations, I.S. Révah se trouva en butte à une certaine hostilité dans les milieux universitaires, probablement due à trois raisons : d’abord il dérangeait les idées reçues, il remettait en question. Puis, pris dans une spirale d’hostilité il n’a pas toujours, au cours de conférences, exposés, écrits divers, mentionné ses sources - on peut comprendre sa méfiance ! - ce qui a pu alimenter l’hostilité. Et, merci à Wilke de le mentionner ouvertement, il a pu buter aussi sur un antisémitisme conformiste du milieu hispanique parisien sous la férule à l’époque de Gaspard Delpy fermant (pour un temps) à Révah les portes de l’enseignement universitaire.

Nous n’entrerons pas dans la difficile étude des textes, de facture d’ailleurs différente selon qu’ils sont signés par Antonio Enríquez Gómez ou Fernando de Zárate. Quoiqu’il en soit, l’homme lui-même finira par mourir le 19 mars 1663 dans un cachot de l’Inquisition.

La suite tient du roman policier de haute voltige et l’on reste admiratif devant la persévérance du travail, l’intelligence des recoupements effectués par I.S. Révah. Il éclaire les passages à double sens pouvant être compris par les crypto-juifs sans éveiller les soupçons d’inquisiteurs. La minutie est superbe de ces études de textes de référence, dans leurs différentes versions s’il se peut. Ici, les sources parallèles sont toujours mentionnées et analysées.
Le plus beau compliment qu’on puisse formuler à Wilke est que, dans ce minutieux travail de mise en forme, il se montre digne du maître qu’il honore !
 
Jean Carasso




Jugement du tribunal de l’Inquisition de Séville
en date du 24 février 1722,
sous l’autorité de l’Inquisiteur général Don Juan de Camargo,
evêque de Pamplona.

Rafael de Molina, natural de Valladolid, vezino i Mercader de Puerto Real, de edad de cinquenta años, Judayzante, salyó al Auto con Sambenito de dos aspas, abjuró formalmente, fué reconciliado y condenado en confiscacion de bienes, Avito i Carcel perpetua irremissible y ducientos azotes.

Rafael de Molina, natif de Valladolid, commerçant habitant à Puerto Real, âgé de cinquante ans, judaïsant, présenté au tribunal en l’habit d’infamie “Sanbenito” avec croix de Saint-André complète, qui abjura et fut réintégré dans l’église, condamné à la confiscation de ses biens, au port de l’habit pénitenciel, à la prison à perpétuité incompressible et à deux cents flagellations en public.3



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