Alberto Hemsi - Cancionero Sefardi / Drita Tutunovic - Kantigas del korason

En judéo-espagnol et anglais 1995 - Université hébraïque de Jérusalem 460 p. - ISSN 0792-3740, En vente à la revue
Aki Yerushalayim 30 $, POB 8175, Jérusalem 91080

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En judéo-espagnol, Chansons du cœur, 2003 - CIP - Catalogues et Publications, Belgrade - Serbie
150 pages ISBN : 86-904033-0-2
Ces deux livres ont pour même objet le répertoire des chants judéo-espagnols, et sont parfaitement différents dans leur esprit et leur présentation.

Le premier est l’œuvre d’une vie et reprend de façon savante, environné de tout un appareil critique par les plus grands noms de la musicologie actuelle, tout le travail d’Alberto Hemsi, que nous honorons dans ce numéro.

Le second est un travail de cœur, de mémoire, édité à 300 exemplaires, d’une enseignante de Belgrade née en 1944 dans un camp de concentration près de Vienne. De manière très émouvante, Drita, diplômée de la Faculté de philologie de Belgrade - au sein de laquelle elle enseigne maintenant - a publié en 1992 le premier dictionnaire ladino/serbe existant, puis en 1997 un recueil de Kantigas, konsejas, refranis1 accompagné d’une cassette, dont nous avons rendu compte dans la LS 40. Car Drita chante aussi, fort agréablement ! Elle rappelle que sa nona chantait à longueur de journée agrémentant ainsi ses tâches domestiques… et qu’il lui en est resté quelque chose à elle, Drita. Et qu’enfin maintenant, à son âge, elle a compris l’expérience vitale de sa grand-mère : que chanter est un triomphe de la vie sur la mort, un enseignement et une consolation.

Le travail d’Alberto Hemsi recoupe les dix volumes de Coplas Sefardies dont nous avons rapporté le contenu dans l’édition précédente, en ce sens que ces Coplas constituaient la matière première de la présente étude. à celle-ci ont contribué, de manière ou d’autre, les grands noms de la culture et de la musicologie actuelle : Israël Adler, Edwin Seroussi (qui en a rédigé, en anglais, une très importante introduction), Paloma Diaz-Mas, José Manuel Pedrosa, Elena Romero et Samuel G. Armistead.




L’introduction apporte beaucoup sur les sources d’Alberto Hemsi, ses informant(e)s dans chacune des villes où il a collecté des chants.

Par exemple, à Salonique où, en 1932 et 33 il a recueilli une bonne partie de son corpus, la seule Alice Aélion lui apporta vingt et une romansas, trois cantigas et une prière, tandis que le Salonicien Sabetay Salem, à Alexandrie lui proposa douze romansas et cinq prières. Mais comme l’a expliqué Allegra Hemsi-Bennoun, sa fille, dans l’édition précédente de la Lettre Sépharade, la maman d’Alberto lui a fourni nombre d’exemples qu’elle tenait elle-même de sa mère.

Seroussi expose ensuite l’enseignement qu’Alberto Hemsi a tiré de ses quarante-deux ans de collecte :

• la musique judéo-espagnole s’est formée en Péninsule ibérique avant l’exil et appartient à une esthétique méditerranéenne commune, avant même la fin du XVe siècle. Puis elle s’est prolongée en une période turque.

• les chants judéo-espagnols sont essentiellement “fonctionnels” car reliés à des occasions socialement bien définies. Et c’est dans cet esprit que sont classées les (souvent) diverses versions d’un même chant rapportées dans l’ouvrage, fréquemment accompagnées de partitions mélodiques.2

Drita Tutunovic
, elle, n’a pas la même
ambition scientifique : elle a sans cesse interrogé sa mémoire d’enfance pour poser par écrit ces “chansons de son cœur”, onze très anciennes, quarante-sept chants d’amour, quinze de noces et d’enfantement, et quinze ritournelles et berceuses enfantines.

Pour illustrer la langue judéo-espagnole de son enfance, elle achève son livre sur un conte écrit pour la circonstance, après avoir, dans un tableau introductif, exposé ses critères graphiques, ceux de Aki Yerushalayim.
Dans une première partie, les chants sont accompagnés des partitions afférentes.3 Dans la seconde partie figurent les textes seuls. Ivana Vucina introduit et cadre historiquement l’ensemble.

La célèbre Kuando el rey Nimrod ouvre la série des chants anciens, Adio kerida la théorie des chants d’amour, suivie de A la una yo nasi et Arvolis yoran por luvya4 : […] ke va ser de mi, en tyera ajena yo me vo murir. Il faut mentionner les deux chants de prétendants : Avre este abajur, et Avre tu puerta serada, et l’amusante commosition de la grande dame Flory Jagoda : Madre miya si me muero, où la fille prie sa mère, si elle meurt, de la faire accompagner au cimetière par douze beaux garçons plutôt que par des hazanes.5

Un autre hommage à Flory Jagoda - auteur du texte et de la mélodie - est la reproduction d’une chanson de nostalgie qui a maintenant fait le tour du monde : La yave de Espanya chez Flory, s’intitulant  Onde stan las yaves ? chez Drita, dont les paroles manifestent un curieux attachement à cette marâtre qui a expulsé nos ancêtres…

Bref, ce volume constitue une mine d’accès facile pour les débutantes en chant, et une extension possible pour les plus avancées.

Jean Carasso
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