Sedici Autori per Elia Benamozegh, Alessandro Guetta (éd.)

 
En italien, français, anglais - 2001. “Atti del Convegno su Benamozegh (2000)”. 
Con due appendici : “L’origine des dogmes chrétiens.” Cap. III.  “Da Em la-Miqrà. Commento a Genesi I. 1.” Edizioni Thàlassa De Paz, Milan. 308 pages, outre appendices et illustrations. Sans ISBN.
 
Né en 1823 à Livourne d’une famille d’origine marocaine, Elia Benamozegh passa toute sa vie dans cette cité où il fut successivement docteur en théologie au collège rabbinique local, prédicateur à la Synagogue, juge au tribunal rabbinique, et auteur d’une série d’ouvrages et d’articles dans les trois langues qu’il maîtrisait, l’hébreu, l’italien et le français.

Son nom évoquait encore il n’y a pas longtemps des aspects divers. Pour les Juifs italiens, dans le cadre d’une tradition rabbinique prestigieuse, celui du théologien polémiquant avec son contemporain Samuel David Luzzatto sur l’ésotérisme hébraïque ; pour les Français, celui de l’auteur d’une rare synthèse entre tradition religieuse et modernité, particularisme juif et universalisme. Le congrès tenu en septembre 2000 à Livourne vient couronner une réhabilitation reconnaissant à ce savant, exemplaire mais longtemps occulté, une place éminente, non seulement dans les études religieuses, mais dans la pensée humaniste européenne du XIXe siècle.

Il ne nous est pas possible ici d’offrir une synthèse de chacun des rapports de ce séminaire où voisinent avec Alessandro Guetta, que nos lecteurs connaissent et admirent depuis longtemps, le rabbin de Livourne Isidoro Kahn, Gadi Luzzatto Voghera, Arthur Kiron, Bruno Di Porto, Richard A. Cohen, Paul Fenton, Shmuel Trigano, Marco Morselli, Mino Chamla, Irène Kajon, Leonardo Amoroso, Donato Grosser, Catherine Poujol, Gérard Haddad. Plutôt que de rapporter d’une manière nécessairement tronquée les commentaires savants de chaque intervenant, nous préférons exprimer ce qu’ils nous inspirent globalement et tenter tout d’abord d’expliquer par son milieu la personnalité du penseur et l’évolution de sa pensée.
Il me semble que le cadre historique tracé par Gadi Luzzato Voghera est capital. La pensée de Benamozegh, en effet, est inséparable du mouvement politique qui anima les élites italiennes au XIXe siècle, celui du Risorgimento. On ne peut comprendre la très fervente implication des Juifs dans les luttes pour l’indépendance et l’unité de l’Italie sans rappeler le caractère profondément libéral de ce mouvement qui fit du royaume de Sardaigne en 1848 la première puissance d’Europe, après la France et les Pays-Bas, à proclamer l’émancipation des Juifs.1 Le rattachement de Rome en 1870 signifia la fin des murs du ghetto et des incapacités médiévales frappant le petit peuple qu’ils enfermaient. Culturellement le Risorgimento fut un héritage de la France des Lumières, avec sa part d’utopies.2 On peut toujours ironiser sur les “bons sentiments” de Victor Hugo, Garibaldi, De Amicis. Aujourd’hui chacun les revendique. Le judaïsme italien émancipé vécut dans ce bain d’utopie qui, conjugué avec les fortes traditions sociales, notamment livournaises héritées du judaïsme ibérique, explique le rôle majeur qu’il assura dans le bassin méditerranéen, du Maroc à l’Empire ottoman.3

La forte résistance à l’émancipation opposée par le parti vatican en Italie, appuyé par les ultra-montains de France, plaçait nécessairement les Juifs dans le camp des libéraux. Dès le XVIIIe siècle déjà, la grande bourgeoisie marchande de Livourne fut très sensible à l’influence culturelle française.4
 
Arthur Kiron, de l’université de Philadelphie, rappelle pour sa part que dans le deuxième quart du XIXe siècle, dans la suite de l’occupation napoléonienne et de la restauration des Habsbourg, deux événements historiques jouèrent sur les jeunes Juifs grandis à Livourne, les aidant à se construire un humanisme religieux et moderne. D’abord le programme de réforme de l’enseignement dans l’esprit des Lumières, établi par la classe marchande de la cité. D’autre part l’aventure politique du Risorgimento.
 
En mars 1832 la communauté juive ouvrit une école dite d’Instruction réciproque dans le cadre d’une réforme plus large entreprise par les marchands en vue d’éduquer les classes populaires. Cette école s’inspirait du système dit Lancasterian, venu d’Angleterre, selon lequel un maître formait un maître étudiant, qui, à son tour, formait d’autres étudiants., chacun devenant ainsi, à son tour formateur d’autres élèves. Cette méthode fut adoptée par la société secrète des Carbonari et son journal Giovine Italia, créés par Mazzini.5

Dans cette optique, l’éclairage proposé par Arthur Kiron est significatif. En 1876, le rabbin livournais Sabato Morais, proche de Benamozegh, exerçant ses fonctions à Philadelphie, publiait un Manifesto dont ce dernier était l’auteur. Sous le titre Israele e l’Umanità, il annonçait la publication d’un nouvel ouvrage de théologie visant non seulement des fins pédagogiques, mais un nouveau rapport œcuménique autour de l’unité sous-jacente de toutes les religions ayant pour base commune le judaïsme. L’essentiel est que sous cette présentation ait figuré une citation de Giuseppe Mazzini, “prophète de l’unité italienne”, à l’appui des principes religieux exprimés dans l’ouvrage de Benamozegh. Mazzini, auquel il avait soumis le manuscrit, fit en sorte que son commentaire paraisse avant sa propre mort en 1872. Kiron voit là un “triangle” bien particulier : l’humanisme religieux juif, le nationalisme italien et l’histoire des Juifs d’Amérique. En effet, ce document et l’enseignement à Philadelphie du rabbin livournais Sabato Morais, auront marqué l’évolution du judaïsme américain. La notion d’abnégation, dit Kiron, que Morais importa avec lui d’Europe, s’opposait aux valeurs d’individualisme de la culture américaine, caractérisée par le laissez faire. Pour conclure, Kiron voit en Morais, émule de Benamozegh, l’expression et la défense, en Amérique, du type du “Juif orthodoxe des Lumières” Pour comprendre Morais et Benamozegh, dit-il, il nous faut remonter au port et à la cité de Livourne.
 
Bruno Di Porto, de l’Université de Pise, que nous avons souvent commenté dans ces pages, voit en Benamozegh l’illustration de ces échanges migratoires et culturels entre Livourne et le judaïsme nord-africain. Ces échanges furent précoces, dès le début du XVIIe. Ils faisaient suite à d’autres échanges plus lointains, car si au XIIe siècle, de nombreux lettrés de Kairouan trouvèrent refuge en Espagne chrétienne, dès le XIVe siècle, rabbins et théologiens espagnols venaient renouveler la théologie marocaine et, par contagion, la pensée religieuse du judaïsme algérien, puis tunisien. Phénomène naturel qui conduisait les communautés naissantes de Livourne et d’Amsterdam à recruter leurs premiers rabbins au Maroc ou en Algérie et, pour le premier de ces deux ports, organiser des voyages tunisiens pour la circoncision des Marranes revenus à leur foi. Il est frappant de constater que, dès l’origine, des familles marocaines s’établirent à Livourne pour s’adonner aux diverses activités gravitant autour de la synagogue, et que deux siècles plus tard, en 1809, leurs descendants restaient toujours au cœur de ces activités.6  Ce qui frappe encore plus est la rapidité et la force de cette intégration livournaise, notamment l’ouverture d’esprit et le modernisme diffusé dans tous les rangs de la société par la très libérale bourgeoisie dominante, sensible à toutes les utopies, bienfaitrices ou perverties, du siècle.7
 
Nous avons déjà parlé des œuvres où Gérard Haddad évoquait les liens inattendus qu’il apercevait entre Lacan et la pensée de Benamozegh. Dans son intervention au colloque de Livourne, Haddad estime que la théologie de Benamozegh, tout comme la philosophie de Lévinas, exerce sur l’esprit d’un non-juif souhaitant comprendre et pénétrer les arcanes du judaïsme, une grande séduction.
Il exprime son désaccord avec cette théologie, qualifiée de “belle utopie”, mais n’en reconnaît pas moins sa dette à l’égard d’ “Israël et l’Humanité”, grand livre peu connu du grand public, mais qui a marqué souterrainement la pensée du siècle dans une mesure qu’il est difficile de préciser.

Bel exemple de la synergie des réflexions collectives, ce livre est vivifiant en ce qu’il donne à réfléchir et à admirer. Le Président de la Communauté Juive de Livourne, Samuele Zarrough, est sensible au sens de l’humour dont faisait preuve à l’occasion l’illustre penseur, jusque dans ses leçons de tolérance. Il rapporte ainsi qu’un jeune qui se posait en formidable censeur des livres saints, rencontrant Benamozegh, s’écria : “La Torah est pleine de sottises !” Le maître ne répondit pas. Et le jeune de le provoquer en lui disant : “Je ne crois pas possible qu’un homme comme vous puisse croire à toutes les stupidités de la Loi”. Benamozegh lui répondit au débotté : “Et qui peut contester qu’il y en ait ? Au contraire, cela démontre sa perfection puisque le savant y trouvera la science, le philosophe la philosophie, l’historien l’histoire, le poète la poésie, et ainsi de suite. Maintenant serait-il juste qu’un sot comme toi y reste sur sa faim ? Pour toi, vois-tu, il y a les sottises.”

Lionel Levy
 
 
Notes
 
1 Ainsi l’émancipation préexista-t-elle à la naissance de l’Italie de 1860.

2 Marguerite Yourcenar y a vu “le plus beau moment du XIXe siècle”.

3 Noter l’œuvre hospitalière assumée par les médecins livournais à Tunis et Alexandrie ;
le rôle dirigeant des notables livournais dans l’implantation de l’Alliance Israélite Universelle en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (Allatini et Morpurgo à Salonique, Castelnuovo à Tunis, Picciotto et Montefiore au Maroc et en Orient).
 
4 L’humaniste médecin et rabbin Josef Attias, qui reçut dans sa villa de Livourne Montesquieu, vers 1740, rencontra à Paris la plupart des Encyclopédistes. Il fut dénoncé comme franc-maçon, mais  la protection personnelle du Grand Duc le mettait à l’abri de ce genre
de cabales.
 
5 Les créateurs des premières écoles italiennes pour Juifs pauvres à Tunis furent en 1830 les carbonari Sulema et Morpurgo, venus de Livourne.
 
6 Voir notamment la famille Marrace.
 
Cette aristocratie marchande devait exporter dans ses filiales de Tunis et d’Alexandrie dès la fin du XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie, puis, au XXe siècle, le socialisme, le communisme, le sionisme, sans oublier, hélas ! le fascisme.
 
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