Qualcosa durerá…de Nora Menascé

 
En italien “Quelque chose subsistera…” - 2002
Éditions Alinea, via Perluigi da Palestrina 17/19 IT 50144 Firenze  250 pages.
 
Il est immense, l’amour qu’Esther Menasce a porté à sa sœur cadette Nora et continue de porter à sa mémoire depuis que cette dernière a disparu à 69 ans !

Nora était une créatrice douée, Esther n’a eu de cesse depuis, de réunir les écrits, contes, poèmes, pensées éparses de cette sœur trop tôt disparue. D’où ce livre, qu’elle a préfacé avec émotion et affection.

Tout cela sur fond de Rhodes, île d’origine de la famille, la ville qui les a le plus marquées toutes les deux. Nous avons commenté le livre qu’Esther a consacré à cette île sépharade, à cette culture peut-on dire tant elle les a imprégnées, tout comme bien d’autres personnes, puisque rares sont les éditions de La Lettre Sépharade où Rhodes, “L’île des roses”, ne revienne, lancinante dans la mémoire, éminente communauté disparue !

Nora était - à la lumière de ce qui ressort d’une lecture attentive des textes ici réunis - une femme d’une extrême sensibilité, parfois maladive, marquée par maintes épreuves successives qu’elle surmonta mal, et constamment écrasée de solitude La pensée du suicide l’effleura d’ailleurs à diverses reprises.

A six ans, les lois raciales édictées en Italie la firent se découvrir juive, sans qu’elle en sache le sens, ce dont personne ne lui avait parlé encore dans cette famille laïque.

Elle avait douze ans lorsque les occupants allemands succédèrent en 1943 aux pouvoirs publics italiens ayant capitulé, et elle vécut durement la nécessité de fuir et se cacher sans cesse, avec père, mère et sœur aînée. Elle se souvient avec acuité, et le raconte dans un très beau texte, de la tentative avortée de passage en Suisse par la montagne et le refoulement cynique du chef local de police suisse : “Vos parents sont jeunes encore et peuvent supporter le camp de concentration [que les Allemands vous infligeront…] et vous deux êtes trop jeunes pour que les fascistes vous fassent aucun mal…”.

À la libération la famille revient à Milan et peu à peu apparaissent les vides dans la cellule familiale restée à Rhodes, les grands-parents assassinés. Nora écrit une série de poèmes sur le sujet.
Incroyablement le père, Vittorio, meurt jeune de maladie en 1947 et Nora, sans cesse à son chevet jusqu’à la fin, implore Dieu de mourir à sa place. Leur mère, Sara, détruite, survit très mal à ce choc et abandonne la vie en 1961.

Entretemps Nora, bilingue italo-française, a étudié puis soutenu une thèse à l’Université de Milan sur “La mort heureuse” d’Albert Camus. Le choix n’est pas de pur hasard, la mort tracasse Nora ! Elle ne cesse d’écrire, pour elle-même, des notes, des poèmes, des aphorismes. L’envie de mourir côtoie fréquemment dans ses écrits l’envie de vivre et la tension dialectique est permanente entre les deux pulsions.

Trois années après la mort de sa mère, un médecin lui propose de soigner sa mélancolie persistante par électro-chocs1 qu’elle a la force de refuser. Elle vit seule dans son petit appartement, écrit et compose des chansons, textes et musique.2

Elle entreprend un dictionnaire du parler judéo-espagnol de Rhodes qu’elle ne pourra achever. C’est la langue qu’elle a toujours entendue dans sa famille, que sa mère lui parlait couramment.

Nora écrit tout un cycle de beaux poèmes, repris dans le livre, sur le quartier juif de Rhodes, ses habitants disparus.

Mais aussi de petits aphorismes plutôt gais, en forme de pirouettes :

. La biche, au cerf, sur un ton malicieux : “Quelle belle corne tu as !” (page 33)
 
Réflexions d’une sardine qui observe les baigneurs sur une plage ligure : Ils ont beau dire, les hommes : “serrés comme des sardines”, nous jouissons d’un espace bien plus vaste. (page 35)
 
. Le comble pour une machine à écrire mégalomane : ne frapper que des majuscules. (page 36)

L’une de ses rares joies est la plantation près de Jérusalem d’une forêt en mémoire de la Rhodes juive disparue, grâce à l’énergie, la persévérance et la générosité de sa sœur Esther qui y consacre tout le profit de la vente de son livre : Gli Ebrei a Rodi, storia di un’antica comunità annientata dai nazisti (1992) - Les Juifs à Rhodes, histoire d’une antique communauté anéantie par les nazis - livre complété de très nombreux documents, qui a connu une grande diffusion, réédité en 1996 et maintes fois réimprimé.     
Mais autour de Nora, la mort rode, toujours, son cycle de dix poèmes “La hantise de la mort” en témoigne (l’un des poèmes s’intitule “Le suicide”). Dans les “pensées” qu’Esther a regroupées en fin de livre, Nora écrit :

. Non bisogna mai abbandonare il corraggio, sia che ci si sforzi di vivere, sia che si prepari a morire - on a toujours besoin de courage, soit pour vivre, soit pour se préparer à mourir. (page 220)

Lisant les deux pensées suivantes, le lecteur se sera fait une opinion sur ce que fut la structure mentale, l’âme de Nora :

. On entend dire : “la souffrance affaiblit”. C’est faux. Nous devons croire au contraire qu’elle nous fait percevoir tant de choses comme belles, et comprendre tant de choses difficiles : en somme elle enrichit notre vie. (page 240)

. On m’a demandé si je crois en Dieu. J’ai répondu que non mais que ce problème ne m’intéresse pas. Que Dieu existe ou non est une question de peu d’importance vu qu’Il n’apparaît pas dans notre vie. Mon drame personnel est bien plus prégnant : je ne crois pas en l’Homme. (page 248)
 
Nora est morte le 17 août 2001.
Esther ne s’en remet pas.
Le livre est émouvant.

Jean Carasso
 
Notes
 
1 Ce traitement qui apparaît maintenant barbare, était courant  à l’époque. NDLR
 
2 Esther se propose de les publier bientôt. NDLR
 
3 Par modestie et pudeur d’Esther cela n’est pas rapporté dans le livre, c’est nous qui le précisons. Nous avons commenté ce livre dans la LS 28 de décembre 1998, suggérant une traduction en français qui serait bienvenue. Nous maintenons. NDLR
 
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