Mémorial I.-S. Révah

 
 
 
 
 
 
Sous la direction de H. Méchoulan & G. Nahon. Français, anglais, portugais italien, espagnol.
2001 - E. Peeters Paris-Louvain 562 pages. ISBN : 2-87723-515-7
 
Dans mes tâtonnements de jeune professeur dans une université de province, j'ai perçu d'une façon toute particulière le rayonnement d'Israël Salvador Révah, rencontré au premier Congrès de la Société des Hispanistes Français : cet homme, qui avait épluché toutes les archives du judaïsme et du marranisme après l'Expulsion d'Espagne aux quatre coins du monde, évoluait dans les arbres généalogiques avec une facilité époustouflante. N'avait-il pas eu l'honneur d'établir l'arbre généalogique de Pierre Mendès-France, illustre Français d'origine portugaise ?

À l'entendre, finalement, j'étais si convaincu par sa science et par ses arguments que je regardais tous mes collègues hispanistes et espagnols, les Perez, les López, les Sánchez, les Escamilla, les Ayala, les Zaragoza…, en me disant qu'ils finiraient bien par s'en apercevoir, ou par l'admettre, qu'ils étaient ou plutôt avaient été juifs quelque part, autrefois, naguère, hier encore, ou peut-être demain. Sur tous ces sujets “Salva”, comme l'appelaient affectueusement ses condisciples dans l'immédiat après-guerre, était convaincant et troublant.
 
Avec lui, assurément, l'histoire de l'Espagne devenait inséparable de celle de ses Juifs -- avers et revers d'une même médaille --, bien qu'elle ait tardé, finalement, à l'admettre. En ce sens Révah fut un précurseur et un maître éclairé. J'ai toujours regretté de n'avoir pu travailler - né trop tard pour ces études-là - sous sa houlette. Heureusement, mon épouse m'a lavé de cette frustration.
 
Albert Bensoussan


Voilà que cet ouvrage me ramène à plus de trente ans en arrière. En 1968-69, je cherchais un professeur pour diriger mes travaux en vue de préparer puis soutenir une thèse de troisième cycle. Il s’agissait de présenter par thèmes, de traduire et d’établir l’étude critique d’une volumineuse correspondance écrite dans le dernier quart du XIXe siècle et le début du XXe siècle par un célèbre écrivain espagnol à un non moins célèbre écrivain catalan.

Je savais que M. I.-S. Révah était professeur au Collège de France, ce qui m’en imposait beaucoup, et qu’il travaillait sur les procès faits aux marranes par l’Inquisition, ce qui n’avait rien à voir avec ma recherche ; mais une de mes amies, Maria Buira, qui donnait des cours de catalan à l’Institut Hispanique de Paris, et qui travaillait sous la direction de M. I.-S. Révah, me conseilla de prendre contact avec lui, en me disant qu’il était d’une grande curiosité intellectuelle. Je le fis donc, et dans le liminaire de cet ouvrage, Gérard Nahon et Henry Méchoulan confirment les dires de M. Buira :  “Lorsqu’il avait acquis la conviction qu’un projet de recherche était sérieux, I.-S. Révah acceptait de le conduire avec une rare efficacité, exigeant l’examen de sa progression et faisant toujours les critiques les plus constructives”. En effet, tous les samedi, pendant deux ans, j’assistai à ses cours au Collège de France, à l’issue desquels il me recevait dans son bureau et je lui montrais le travail fait pendant la semaine. C’est grâce à cela que je pus soutenir ma thèse fin 1970.
 
Je dois dire que j’étais très intéressée par les deux cours hebdomadaires qu’il nous dispensait, le premier consacré à l’histoire des parlers judéo-espagnols, qu’il considérait comme étant nés à cause de l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 et de leur dispersion en France, en Italie, en Hollande, aux Balkans, au Maghreb et dans l’empire ottoman, évoluant au gré des différentes langues apprises dans les pays d’accueil et qui se mêlaient à l’espagnol de leurs origines, qu’ils gardèrent sans le modifier pendant plus de cinquante ans.
Il nous citait à l’appui la déclaration de Gonzalo de Illescas, un écrivain espagnol de Nouvelle Castille qui avait séjourné à Venise en 1550 : ‘‘Moi-même, j’ai connu à Venise bon nombre de Juifs de Salonique qui, bien qu’ils fussent très jeunes, parlaient le castillan aussi bien que moi’’. Par conséquent, la différenciation linguistique qui prend son origine dans l’expulsion de 1492 n’avait pas encore abouti, en 1550, à une séparation tranchée entre le castillan des juifs et le castillan des chrétiens. Cette séparation était certainement consommée au début du XVIIe siècle, selon le témoignage d’un autre auteur espagnol, B. Aldrete qui, en 1614, constate que le parler des descendants des Juifs expulsés est plus archaïque que celui des chrétiens espagnols. Chose normale, puisque dans la Péninsule le castillan avait évolué, comme toute langue vivante.1 À ce sujet, qu’il me soit permis de citer une anecdote : un jour où mon mari et moi étions allés aux sources du Jourdain, nous sommes tombés sur un groupe de touristes juifs argentins et leur guide israélien leur parlait le castillan de 1492, que nous tous comprenions parfaitement.
 
I.-S. Révah était à même de remarquer et d’étudier les apports extérieurs au judéo-espagnol, sa propre famille étant originaire de Salonique. Dans un très intéressant article de ce Mémorial, Marie-Christine Varol souligne que I.-S. Révah, qui connaissait en partie le turc, pouvait reconnaître “l’entrée massive des emprunts au turc et aux langues balkaniques”, le castillan constituant néanmoins le substrat du djudezmo.

La deuxième partie des cours de I.-S. Révah était consacrée à l’étude des juifs expulsés en 1492 et qui s’étaient réfugiés très nombreux au Portugal, où ils furent obligés en 1497 de partir ou de se convertir au catholicisme. Nombreux furent ceux qui acceptèrent le baptême,2 mais ces Cristianos Nuevos furent regardés avec suspicion par l’Inquisition et avec malveillance par les Viejos Cristianos. Henry Méchoulan, dans son intéressant article “N’est pas marrane celui qu’on croit”, cite l’opinion d’un dominicain portugais, exprimée en 1598, José Texeira, sur “la détestation sans concession des Portugais à l’égard des nouveaux-chrétiens” : “Un Cristiano Nuevo, ou, pour mieux dire, un Iuif” appartient à une race “ferm’attachée à son erreur. Si vous venez à ouvrir un Cristiano Nuevo, c’est chose autant certaine de trouver en son cœur un Moyse seant en un siege, comme si vous ouvrez un Cristiano Viejo, trouvez un Iesu Christ crucifié en une croix. Autre merveille tres-grande. Estant ceux-cy nez en Portugal et nourris en la vraye Religion, ils vivent selon Christ & vertueusement: dès qu’ils passent les monts Pyrenees, ils deviennent quand-&-quand aussi affinez Iuifs comme leurs bisayeuls’’.
 
Cela s’applique parfaitement à Uriel da Costa sur qui M. Révah fit plusieurs cours, présentant toutes les ramifications de cette famille de Juifs portugais conversos qui vinrent s’installer à Amsterdam à la fin du XVIe siècle. Uriel avait été baptisé, élevé dans la religion catholique ; son père fut probablement un crypto-juif, mais le cachant même à sa propre famille. Cela n’empêcha pas quatorze des membres de cette famille d’avoir affaire à l’Inquisition : une femme de la famille, grand-tante maternelle d’Uriel da Costa, périt même sur le bûcher, ce qui explique l’installation à Amsterdam de tant de membres de cette famille.Une tante paternelle était trisaïeule de Spinoza. Celui-ci est né à Amsterdam, alors que da Costa naquit et fut élevé au Portugal, ce qui explique son parcours du catholicisme au judaïsme, ses querelles avec les rabbins, son expulsion de la synagogue, son déisme, pas tellement éloigné de son cousin Spinoza.

Contrairement à ce dernier, esprit libre, Uriel fut, comme lui, un hétérodoxe, mais qui, âme tourmentée, finit par se suicider.
Nous étions passionnés par le parcours de cette famille, et l’installation de Juifs d’origine portugaise au XVIe siècle : depuis 1558 un dénommé Jacobo Rodríguez figure parmi les habitants d’Amsterdam. Mais la fondation d’une communauté juive, reconnue en tant que telle, au prix de nombreuses difficultés, s’établit entre 1595 et 1604, où la plupart des Juifs portugais conversos retournèrent à la religion de leurs aïeux, comme l’avait déjà écrit Texeira en 1598.

Tous ceux qui s’intéressent aux variations du judéo-espagnol, après l’expulsion de 1492, dans les différents pays d’accueil, ainsi que tous ceux qui veulent savoir ce que furent l’établissement et l’importance de la communauté juive d’Amsterdam et les discussions qui eurent lieu entre les rabbins, tenants de la tradition la plus orthodoxe, et des Cristianos Nuevos, élevés dans le catholicisme et transformée, pour ainsi dire, en Judíos Nuevos, prompts à critiquer l’immobilisme du rabbinat et à devenir, comme Uriel da Costa, des hétérodoxes, auront une réponse à ces différentes questions dans ce Mémorial édité par Henry Méchoulan et Gérard Nahon, où nous retrouvons les idées de I.-S. Révah et aussi, dans nombre d’articles qui y figurent, une suite de l’enseignement du maître, comme par exemple dans celui de Michèle Escamilla : “La raison de la déraison dans le cas de Moïse Gaon”, où on ne voit pas clairement la raison du comportement de ce Juif du XVIIe siècle ; était-il un fou, un menteur convulsif, doublement hétérodoxe envers la foi catholique et la foi juive ? Sinon, quels intérêts le poussaient à agir de la sorte ? Cette étude est vraiment passionnante et j’ai apprécié grandement ce qu’elle dit de I.-S. Révah, “notre maître à tous, ceux qui l’ont personnellement connu ou ceux qui, comme moi, n’ont pas eu cet honneur mais, ayant beaucoup appris grâce à ses travaux, lui en sont redevables et reconnaissants”.

Moi qui ai eu cet honneur, je souscris pleinement à ce jugement, et je n’oublierai jamais que je lui suis redevable de m’avoir guidée, pendant deux ans, de m’avoir appris une rigueur scientifique, n’avançant jamais rien que l’on ne puisse prouver, ou qualifiant d’hypothèses vraisemblables celles qui s’appuient sur un raisonnement objectif. Je dirai que pour moi, et pour bien d’autres, I.-S. Révah représente le modèle du maître idéal, capable de tirer le meilleur de ses disciples.

Et je suis heureuse de pouvoir l’écrire aujourd’hui où je salue respectueusement Madame Révah car je ne sais si elle se souviendra de l’étudiante que j’étais alors.
 
Mathilde Bensoussan
 

Notes
 
Par exemple la fricative post vélaire sourde x et la fricative laryngale sourde f.
 
2 En vérité on ne leur laissa guère le choix. Ils furent baptisés de force et tous les moyens furent utilisés pour les empêcher de quitter le pays.
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