Les noms des juifs de Tunisie. En annexe "les noms des Livournais" de Paul Sebag

Les noms des Juifs de Tunisie - 2002 L’Harmattan - 171 pages. ISBN : 2 -7475-2595-3.
 
Ce n’est point une recension mais une réponse que nous livre ici Lionel Lévy. Paul Sebag, en effet, consacre une importante annexe de son dernier ouvrage à la réfutation de la thèse de doctorat de notre collaborateur.1 Mais en même temps il précise qu’il n’avait eu ni la place ni le temps d’en discuter les arguments… Lionel Lévy s’en trouve d’autant mieux autorisé à s’expliquer. Nous comptons bien revenir plus tard sur l’ensemble du récent livre de Paul Sebag dont l’autorité dans l’histoire de la Tunisie et du judaïsme tunisien en particulier est incontestée.2 La dimension du présent texte et l’intérêt généalogique pour nos lecteurs issus de tout le monde sépharade nous incitent à le publier in extenso, mais par extraits successifs.

1 La nation juive portugaise, Livourne, Amsterdam, Tunis 1591-1951 1999 - L’Harmattan.

2 Voir en particulier les incontournables : Histoire des Juifs de Tunisie, 1991 - L’Harmattan.
Tunis, Histoire d’une ville 1998 - L’Harmattan.
 
 
Je respecte assez Paul Sebag pour imaginer qu’il m’en voudrait d’aspirer à un dialogue, fût-il serré. Je sais trop sa probité pour le croire insensible à tout ce qui viendrait fléchir ses premiers jugements ou préjugés. Des erreurs de détail en histoire, Marc Bloch disait qu’elles “s’annulaient par compensation”. Or les erreurs, ici, semblent aller dans le même sens, ce qui écarterait le hasard. Je prendrai, quant moi, et la place et le temps nécessaires à la discussion.


Noms d’origine italienne ?

Pages 160 et 161, l’auteur énumère 71 patronymes dont il écrit : l’origine italienne de ces noms ne peut être mise en doute.1 Qu’il me soit permis pourtant - e pùr si muove - non seulement de mettre en doute bon nombre des certitudes ainsi affirmées, mais d’être catégorique au moins pour les 19 noms suivants, tous ibériques ou arabo-ibériques, dont plusieurs notoirement liés à l’histoire des Juifs portugais :
  • Ayacchini est un diminutif italianisé de Ayache, classé par Richard Ayoun parmi les Livournais d’Alger. Juda Ayache (1690-1760) est un maître en études talmudiques. Il publie plusieurs ouvrages à Livourne. À cette époque tous les théologiens algériens sont d’origine ibérique ou hispano-marocaine.
  • Benedite, nom très peu répandu à Tunis. n’est qu’une esquisse d’italianisation de Bendito (cf. Cohn-Bendit), traduction espagnole de Baruch, correspondant au Bento portugais, le plus souvent traduit en italien en Benedetti. Des Bendit sont à Solsona en 1373-1391.
  • Bonan est l’un des noms notables livournais de Tunis qu’on ne rencontre guère à Livourne. La seule mention y est celle de la “ballotation” dont faisait l’objet un Messaoud Bonan venu de Michines en 1775. Le nom Meknès est transcrit dans sa forme quasi portugaise.2 Le premier Benbunan ayant fait souche à Gibraltar est né à Tétouan en 1700,3 ce qui rend l’origine hispano-portugaise quasi certaine. La famille est ancienne à Tunis et prestigieuse.4 Certes Sebag propose l’hypothèse italienne Buonanno = bonne année. Mais il existait à Tolède des Buenanno5 - qui ont très bien pu donner au Maroc : Bunan, correspondant d’ailleurs à sa prononciation d’avant le Protectorat - et des Bonanath, même sens. L’identité de racines ibériques et italiennes ne doit pas créer confusion dans le contexte historique.
 Cassuto. En 1466, le roi Alfonso V passe un marché avec un Moises Caçuto, forgeron établi à Alcácer-Ceguer, possession portugaise au Maroc.6 Renzo Toaff signale qu’en 1639 seuls vivent à Florence tre ebrei levantini, Aron Franco, David Cassuto et Elia Jesurun.7 De nombreux Cassuto sont présents à Livourne, Amsterdam, Hambourg, Salonique, Smyrne.
  • Coen. Il y a de l’a priori à classer les Coen nécessairement parmi les Italiens. Lire ci-dessous les explications données au sujet de Cohen classé “nom hébreu” (mais Coen est-il moins hébreu ?).
  • Eminente. L’apparente consonance italienne est trompeuse et l’auteur s’y engouffre. Le même mot avec même sens existe tant en espagnol qu’en portugais. Les Baruh Eminente sont l’une des premières grandes familles d’origine marrane de Livourne. Abram Baruh Eminente fut deux fois massaro ou parnas avant 1645 à Livourne, date à laquelle seuls les ibériques pouvaient accéder aux charges.8
  • Felice. Il y a là un glissement habituel vers la forme italienne du nom portugais primitif Felis ou Feliz que l’on trouve à Livourne en 1656 parmi les Gabbayim di Zedaqà (Toaff, p. 461). Un David Felis nieto (petit-fils) est en 1654 membre de la Fraterna di Mohar Ha-Betulot (œuvre pour le mariage des jeunes orphelines), poste réservé à l’aristocratie marchande. Emidio de Felice (catholique), dans son Dizionario dei cognomi italiani, assimile les Felice et Felis, mais sans même en évoquer la religion ni l’origine.
• Grego. La forme italienne est Greco. Les formes espagnoles sont Greco ou Griego. Grego par contre est la forme portugaise. Il devrait, semble-t-il, désigner une famille d’origine levantine rebaptisée à Livourne. Mais rien ne justifie l’hypothèse - ni a fortiori la certitude ! - italienne.
  • Iacchia. Il est vrai que ce nom est une italianisation de Yahia. Mais la famille Yahia dont le nom remonte aux XIIe siècle est l’une des plus anciennes et prestigieuses parmi les Juifs portugais. Le nom est l’alias de Diniz. L’ancêtre Rabbi Joseph ibn Yahia qui quitta le Portugal vers 1490 figurait la onzième génération de la lignée connue.9
• Levi. Mêmes observations que pour les Coen. L’origine italienne n’est nullement démontrée vu la présence des Levi à Pise et Livourne dès les premiers jours de la Nazione. Les seuls Levi livournais de Tunis étaient alliés à plusieurs des vieilles familles sépharades, Cardoso, Nunez etc. Le Dr Guglielmo Levi, directeur de l’hôpital israélite et de l’hôpital italien, était né à Livourne. Primo Levi a toujours dit sa propre origine ibérique.
  • Molco, Molho ou Molgo. Le nom est hispano-portugais. Il était présent au Portugal et en Catalogne avant l’expulsion. Largement représenté à Amsterdam, Livourne (1674, Renzo Toaff) et Salonique. Abraham Molho est attesté au sein de la communauté portugaise de Pise en 1613.10 La racine permet de supposer l’origine commune avec les Melki et Malka, c’est-à-dire originaires de Malaga, 11 ces derniers noms étant la forme arabe pour l’habitant et la ville, et Molco, Molgo ou Molho, la forme latine. Il existe des Melki parmi les Morisques ce qui renforce l’origine espagnole. Un médecin rabbin Mordekhai (Angelo) Malki est à Livourne à la fin du XVIIe siècle, puis se transfère à Jérusalem.12 Curieusement Sebag, p. 161, classe Molco parmi les noms dont l’origine italienne ne peut être mise en doute alors que, p. 107, il explique l’origine portugaise du même nom.
• Pansieri. La forme adoptée par le signataire des contrats de mariage à Tunis est Pansier. (Eisenbeth cite Pensier). Le marié signe Isaque Pansier nobio le 8 juin 1796, signature tout espagnole par la forme du prénom et le terme choisi pour désigner le marié : nobio, et non sposo. Le nom ne figure point au Dizionario dei cognomi italiani de Emidio De Felice, auquel se réfère souvent l’auteur. Certes il évoque le terme italien méridional panza (panse), mais panza existe en espagnol, illustré par Cervantes. On peut songer aussi au très classique nom portugais Penso présent dans toute la diaspora hispano-portugaise et voir dans le jeu homophonique hispano-italien plus de pensée que de panse.
  • Provenzal. Les premiers Provenzal présents à Livourne avaient conservé la forme portugaise Proenza ou Proensa au XVIIe siècle. Il en était ainsi d’Abram Nunes Proensa classé par Toaff parmi les Mercanti attivi nella vita pubblica degli anni 1650-1659. En 1677 le même personnage transcrivait son nom en Abram Nunes Provençal.13 À cette date seuls les ibériques avaient vocation aux charges publiques. Ces Provençal, comme les Franco ou Frances ou les Narbonne ou Narboni étaient des descendants de Juifs français réfugiés en Espagne au cours des siècles. Cette famille ne cessa jusqu’au XIXe siècle de faire partie des notables de Livourne. Natanielo Provenzal fut le représentant des Juifs au Conseil Municipal de Livourne lors de l’occupation française de 1799.
  • Roa n’est nullement italien, mais hébreu pour Roah.14
  •Sacuto. Il est étonnant de voir classer ce nom historique parmi les noms italiens. Rappelons qu’Abraham Zacuto, célèbre cartographe né à Salamanque vers 1450 quitta le Portugal pour la Tunisie, puis la Turquie où il mourut vers 1510.15 Toaff, qui cite plusieurs Zacuto ou Sacuto parmi les massari de Pise en 1599, écrit que la famille Zaquto ou Sacuto était d’indubitable origine marrane portugaise, comme les Aboab16 (que nous retrouverons plus loin).
• Scialom. Déduire de la seule orthographe adoptée au XIXe siècle l’origine italienne de ce nom semble aussi étonnant. Jusqu’au recensement de 1841 le nom est orthographié à la portugaise, Salom ou même Salon. La prononciation devait être à la portugaise Shalom comme en hébreu. Des Salom figurent à Tunis sur une reconnaissance de dette de 1686. Il s’agit de Jacob de Rafael, Rafael, Rafael de Jacob, Rafael Samuel Salom que Toaff rapproche des Salom Abram, David et Eliahu de Livourne (1645, 1624 et 1689). Le 16 juin 1612 Abraham Salom et Rafael Coen Salom avec un Mose Israel et Selomo Zaquto rédigent une requête en langue portugaise à propos de l’organisation de la synagogue.17 Le nom n’existe plus au recensement de 1841 à Livourne, mais est très banal à Amsterdam (Salom, Salom Morenu, Salom d’Azevedo, Salom del Valhe). Au XIXe siècle des Livournais Salom deviennent des Salmon. D’autres deviennent Pacifici.
  • Servadio. Ce nom est selon Toaff l’italianisation par traduction du nom Ovadià. Renzo Toaff l’explique en évoquant la figure d’Ovadià di Shabettay, juif romaniote habitant Damas, présent à Ancône en 1544-45. Servadio s’établit en Toscane comme beaucoup de Juifs levantins et ponentins d’Ancône fuyant les persécutions papales.18 Toaff rappelle qu’après 1492, phénomène bien connu, la culture et la langue espagnole furent dominantes parmi les romaniotes qui devinrent des levantini. Il existe des Ovadia à Lisbonne, venus du Maroc espagnol (Abecassis, T 3, 540). Rappelons qu’à l’origine, pour raisons politiques, la première communauté de Pise se déclara levantine, mais que la prédominance portugaise y fut rapide, le portugais devenant très tôt langue administrative de la communauté toute entière.
  • Sulema. L’identité portugaise semble évidente. Salamão Sulema (la forme du prénom est caractéristique) est massaro à Pise en 1643. A cette époque rappelons que seuls les ibériques ont accès aux charges jusqu’à la réforme de 1693. Les Sulema, soit à Pise, soit à Livourne ne cessèrent jamais de faire partie des notables. Eisenbeth signale des Soullam à Barcelone en 1270.
 
J’allais oublier les Arditti. Paul Sebag n’en parle pas dans le chapitre visé. Mais il les évoque par ailleurs, maintenant sa thèse de l’italianité du nom, appuyé sur l’ouvrage de Pettrocchi. J’avais déjà sur ce point fourni dans ma thèse des références qui me paraissaient déterminantes19 et me semblaient l’avoir convaincu, le nom étant absent des listes de son Annexe. Je vois qu’il n’en est rien. Vient s’ajouter l’étude de Taranto sur les Juifs de Smyrne où l’on ne voit pas moins de 129 Arditi. Reconnaissons qu’Eisenbeth a affirmé l’italianité du nom. Mais, sans s’embarrasser de contradiction, il cite un Pedro Ardit dans la liste des Juifs de Barcelone en 1392.

Lionel Lévy


A suivre dans le prochain numéro...
 
 
Notes

1 Il énumère 71 noms : Africano etc…
 
2 Rodrigues da Silva op. cit. p. 139 : Mequinez.

3
  J.M. Abecassis, Geneaogia Hebraica - 1990 -  T1, Lisbonne - éd. José Maria Abecassis, p. 652.
 
4 L’arbre généalogique gracieusement communiqué par Madame Mireille Hadas-Lebel remonte à Rab. Isaac Bonan né en 1762. Depuis cette date toutes les alliances sont faites avec des Lumbroso, Enriquez, Valensi, Boccara, Costa, Darmon, Mendes Ossuna, etc, c’est-à-dire avec des “vieux Livournais”, avant que n’interviennent au XXe siècle des mariages dits “mixtes” avec des familles tunisiennes. Des Benbunan existent dès le XVIIIe siècle à Gibraltar, venant du Maroc hispanophone. C’est sans doute ce trait qui a amené la famille à s’intégrer au XVIIIe siècle dans la communauté portugaise. Les Bonan qui se sont très tôt francisés n’ont jamais été un facteur d’italianisation de la communauté. Aucun d’eux n’a acquis la nationalité italienne.

5
 Pilar Jean Tello Judios de Toledo, Institut Arias Montano, Madrid.
 
6 José Rodrigues da Silva Tavim, Os Judeos na axpansão portuguesa em Marrocos durante o seculo XVI - 1997 éd. APPACDM - Braga.
 
7 R. Toaff : La Nazione Ebrea di Livorno e di Pisa - 1990 éd. Olschki, Florence, p 38.
 
8Renzo Toaff op. cit. En septembre 1675, en l’absence de rabbins en nombre suffisant, la commission du Issur ve-Hetter (de ce qui est prohibé et permis selon la loi religieuse) comprenait trois laïcs dont Abram Baruh Eminente.

9 Abraham David, “Gedalia Ibn Yahia, auteur du Shalshelet Ha Qabbalah”, REJ, T CLIII, 1994, pp. 101-132.
 
10 R. Toaff op. cit. p. 443.

11
 C’est l’opinion de Haim Zafrani pour les Melki et Malka. Màlaga (en arabe et espagnol archaïque Màlaca) doit son nom au général
carthaginois Malachus (le “roi”). Ici racines sémitiques en hébreu, arabe et phénicien coïncident. Sebag exprime son désaccord sur cette hypothèse mais ne dit pas pourquoi. Il est constant que le nom est fréquent dans le Maroc hispanophone et que bien des noms ibériques sont des toponymes.

12
 Toaff op. cit. p. 375.

13 Toaff, op. cit. p. 173.

14 Voir Eisenbeth, rééd. CGJ et LS p. 166 pour qui Rouasse, Rouach ou Rouah sont l’équivalent hébreu de Cabessa.

15
Voir Eisenbeth, op. cit. p.185, qui mentionne le rabbin David Zacuto et son frère Benjamin, notable et marchand livournais qui sauva la vie du Chevalier de Choiseul-Beaupré en 1683.

16 Toaff op. cit. p. 57.

17 Toaff op. cit. p. 494.

18 Toaff op. cit. pp. 36-37

19 Lionel Lévy op. cit. p.126 et note 86 : nombreux Ardut ou Ardit en Catalogne dès le Xe siècle, dynastie de médecins. Présence de la forme Ardit à Venise à laquelle de Felice assimile d’ailleurs la forme Arditi (ou Arditti). Présence des Arditi à Salonique comme fondateurs de la synagogue Catalane au XVIe siècle.
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