Etude : 1942/43 Avec l'or volé aux juifs, Hitler paie le wolfram de Franco




Les 86,6 tonnes d'or, volé aux Juifs jetés dans les camps d'extermination nazis, ont payé, du 16 juillet 1942 au 27 décembre 1943, le wolfram (minerai du tungstène) de Galice et du Portugal ainsi que le fer de Teruel (celui-ci livré dès 1940) achetés par l'Allemagne hitlérienne à l'Espagne de Franco et au Portugal de Salazar.

Ces livraisons de minerais alimenteront la machine de guerre nazie et auront, en toute logique, prolongé les hostilités au-delà de ce que l'affaiblissement de la Wehrmacht aurait autrement laissé espérer.

En témoignent les documents douaniers découverts par hasard, en novembre 2000, jonchant le sol d'un hangar à tout vent de la gare internationale de Canfranc (gare laissée à l'abandon depuis 1970) par l'Oloronais Jonathan Diaz. Gare, notons-le, située à huit kilomètres à l'intérieur du territoire espagnol (la frontière passant au col de Somport), mais dont le statut international justifiera qu'elle soit occupée, pour la portion exterritoriale française, par un détachement de la Wehrmacht - cinquante alpins d'un bataillon de Bavière - et un élément de la Gestapo lorsque l'invasion de la zone libre le 11 novembre 1942 portera l'armée d'occupation tout au long de la frontière pyrénéenne. La svastika, immédiatement hissée sur les bâtiments impliqués ne manquera pas d'irriter fortement fonctionnaires, douaniers et gardes-civils espagnols aussi bien que les habitants du village voisin, qu'ils soient franquistes ou non.

La spectaculaire gare internationale de Canfranc, construite dans des conditions climatiques éprouvantes, de 1922 à 1928, pour être finalement inaugurée en juillet 1928 par le roi Alphonse XIII et le Président de la République Gaston Doumergue est, depuis l'armistice de juin 1940, le seul point de passage ferroviaire disponible en France vichyste. A l'ouest, Irun, endommagé par les bombes de la Légion Condor pendant la guerre civile et où presqu'aucun trafic ne passe, est en mains allemandes. A l'est, Port-Bou est neutralisé, depuis le 24 novembre 1940, en raison de la crainte de canonnades navales alliées.

Reste Canfranc qui, engoncé dans de hautes montagnes s'élevant à plus de 3000 mètres, est à l'abri de bombardements alliés. Et le passage deviendra le centre névralgique d'échanges “commerciaux” en vertu d'accords secrets entre Franco et Hitler, avec le concours d'une entreprise de camionnage suisse. Celle-ci assurera 178 transports d'or, soit à partir de Bellegarde (car il s'agit d'un or venu d'Allemagne, blanchi en Suisse), soit à partir de Canfranc où arrivent par ailleurs 45 trains venus également de Bellegarde par Grenoble, Nîmes, Narbonne, Toulouse et Pau.
Au terminus de Canfranc où s'achèvent les voies électrifiées françaises et où commence le réseau ferroviaire espagnol à l'écartement plus étroit, l'or est transféré à bord des camions de la firme suisse qui empruntent les routes de la Péninsule pour livrer à Madrid (12,5 tonnes) ou à Lisbonne (74,5 tonnes) d'où une partie sera embarquée vers l'Amérique du Sud, en prévision de fuites éventuelles de criminels de guerre nazis au cas où la guerre tournerait mal. Livraisons auxquelles il faut ajouter, révèlent les documents douaniers sauvés de la destruction et désormais remis au gouvernement régional d'Aragon, le paiement en 4 tonnes de platine, 10 tonnes… d'horloges, 44 tonnes d'armes, 4 tonnes d'opium.

Canfranc est aussi le point de passage vers lequel convergent quelque 100000 transfuges fuyant l'Europe nazie, et cherchant à gagner Algésiras d'où beaucoup envisagent de s'embarquer pour l'Afrique du Nord, ou bien Lisbonne où ils espèrent trouver un bateau vers le Nouveau Monde. De ce nombre, on évalue à 30000 juifs ceux qui réussiront à gagner l'Espagne jusqu'à l'été 1942, puis à 7500 ceux qui, jusqu'en août 1944, auront à triompher de la vigilance exercée au Portalet, après le 11 novembre 1942, par deux unités de près de 200 chasseurs alpins bavarois. Arrivés à Canfranc, que ce soit à pied à travers la campagne, ou en train venu d'Oloron, les juifs qui auront eu à affronter les cordons de gendarmes français ou les entraves des douaniers espagnols, emprunteront le train de Madrid - le train de la liberté, tel qu'il entrera dans l'Histoire - pour les plus chanceux ou bien se laisseront conduire à la prison de Huesca d'où les tirera une intervention de la communauté juive locale, du Joint, ou d'un consulat allié. Peu seront renvoyés vers la France.1 Pour sa part, le garde-frontière espagnol Salvador Garcia Urieta, au Portalet,2 aura favorisé, malgré les consignes, l'entrée de 200 juifs. Mais ne réussira pas à sauver le juif
flamand Stanislas Wladigie La Rue qui, à l'énoncé de l'interdiction de poursuivre son itinéraire, meurt, en pleine gare, d'une attaque cardiaque.

Un Musée de la Mémoire est en gestation ; il présentera cinq thèmes : l'histoire mouvementée d'une gare internationale deux fois fermée, d'abord pendant les trois années de la guerre civile avant réouverture en février 1940, ensuite en 1945 pour interdire tout raid des guérilleros républicains, anciens maquisards de la Résistance venus des Pyrénées françaises et finalement, après réouverture en 1949, définitivement abandonnée en 1970 parce que déficitaire ; le transit de l'or nazi ; les fuites de juifs ; les passages de résistants français rejoignant l'Afrique du Nord3 ou, à l'inverse, celui de courriers de Londres, tels que les raconte le colonel Rémy ; les tentatives des républicains pour instituer une “tête de pont”, en septembre 1944, dans le style des maquis français auxquels ils ont participé.
Il est également question de réaménager en hôtel de luxe la superbe gare aux 365 fenêtres. Mais le projet auquel s'attellent avec énergie populations et organismes économiques des deux côtés de la frontière, est la réouverture du trafic international, sous le signe de l'Europe, pour 2006.4

F.E
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Notes

1 Selon l'historienne Emilienne Eychenne,
dans l'ouvrage de référence Les Pyrénées de la liberté (France-Empire), “les tentatives d'évasion juives représentent peut-être 10 % de l'ensemble des évadés. Pour ma part, je crois que les évadés venus de loin pour passer les Pyrénées, qu'ils arrivent de départements non pyrénéens ou qu'ils soient, depuis quelque temps, asiliés ou réfugiés au pied de la montagne, la proportion peut dépasser 30 % : 108 se sont échappés par les Pyrénées Orientales, 164 y ont été arrêtés,
34 rendus ou refoulés par les Espagnols,
124 ont été retrouvés évadés par les Hautes Pyrénées et 117 arrêtés, 46 sauvés par la frontière ariégeoise et 85 pris, 36 pour la Haute-Garonne et autant arrêtés, enfin 75 passés victorieusement par les Basses-Pyrénées et 50 pris. Au moins 900 Juifs dans la montagne.”

2 Ne pas confondre avec le col du Pourtalet.

3 Le nombre de Français évadés par l'Espagne serait de 30000 à 35000, dont 5000 ont été capturés en franchissant la frontière et déportés en Allemagne, et 23000 ont rejoint l'armée française en Afrique du Nord, l'Angleterre et combattu dans les unités de la France Libre (cité par Emilienne Eychenne).

4 Cet article a été réalisé grâce à l'amabilité du journaliste Ramon J. Campo, qui nous a fait parvenir son fascinant livre El Oro de Canfranc, (Biblioteca Aragonesa de Cultura, Zaragoza), publié en novembre 2000 et que nous engageons nos lecteurs à se procurer quelles que soient les difficultés. Nous avons proposé la traduction de l'ouvrage, bourré de précisions, de documents, d'illustrations, à quelques éditeurs français. Nous avons également suggéré au CDJC de se procurer un exemplaire. Les révélations de Ramon J. Campo ont défrayé la chronique dans la Péninsule. 

F.E.

À l’occasion de l’inauguration le 17 janvier 2003 du tunnel routier du Somport, qui double la ligne ferroviaire, on apprend que la réouverture de la ligne, moins polluante, est souhaitée par la population et nombre d’élus locaux. NDLR








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