Etre juif en Chine - Jacky Ouziel

“Etre juif en Chine ou l’histoire extraordinaire des communautés de Kaifeng et de Shanghai” par Nadine Perront (Albin Michel 1998). Ces deux communautés n’ont guère en commun hormis leur présence en Chine à plusieurs siècles de distance. L’implantation de la première, qui bénéficia d‘une liberté totale de culte, est fort ancienne et s’assimila progressivement alors que la seconde fut constituée par les vagues de réfugiés d’Europe centrale et orientale dans les années 1930. 

L’auteur offre ici sa seconde contribution à l’histoire des juifs en Asie : la première traitait de l’Inde à propos d’un livre de Monique Zetlaoui (LS 40 pages 11 et 12), et la suivante, dans le n°45 s’intéressera aux juifs du Japon.


      A noter que l’intéressant livre de Monique Zetlaoui a aussi été étudié par Nicole Langlois-Cerf dans notre numéro 43, pages 4 et 5.

Les traces qui restent des communautés juives en Chine sont très fragmentaires et confuses. Les liens entre les juifs et la Chine remonteraient très loin dans l'Histoire.1

Historiquement, en Occident, c'est à partir du VIIIe siècle que l’on apprend, par des historiens arabes,2 que des marchands juifs de diverses provenances de la Méditerranée3 se fixaient en Chine, pour échanger des produits de leurs pays respectifs contre des épices4 et des soieries5.

De leur côté, les annales chinoises font état d'une rébellion à Canton vers 878, au cours de laquelle environ cent-vingt mille étrangers, surtout arabes et juifs, furent massacrés.

D'après Marco Polo, vers la fin du XIIIe siècle, une communauté juive importante se trouvait en conflit avec des musulmans et des chrétiens, pour exercer une influence sur le souverain mongol et sa cour. Entre 1329 et 1354, trois décrets de l'empereur font état des juifs en matière de mariages, de service militaire et de fiscalité.

Sans conteste l'histoire de la communauté de Kaifeng dans le Ho-Nan s’avère être la plus attachante et la plus cohérente. Le récit le plus détaillé et le mieux documenté est dû au célèbre missionnaire jésuite italien Matteo Ricci, qui passa les trente dernières années de sa vie en Chine, au début du XVIIe siècle. D'après lui, les Juifs de Kaifeng étaient descendants de Chinois convertis au judaïsme, du moins d'après leur aspect morphologique. 


Quelques membres de sa mission, s'étant rendus à Kaifeng6 en 1605, eurent la surprise d'y trouver une grande synagogue, somptueusement construite et décorée, avec son déviré accessible uniquement au Grand Rabbin.

Le caractère purement juif de la communauté était incontestable : circoncision, observance du shabbat et des fêtes mosaïques, lecture de la Torah, exclusion du porc et d'autres bêtes de la nourriture, existence en profusion de manuscrits en hébreu, etc..

Parmi de nombreuses tablettes en hébreu, une datant de 1563 indiquait Adam comme le premier ancêtre, Abraham comme le fondateur de la religion, Moïse comme le promulgateur de la Loi et relevait une similitude entre le judaïsme et le confucianisme. Une autre tablette, datant de 1512, faisait remonter l'origine des juifs de Chine à la dynastie Han (IIe siècle av. J.C. à IIe siècle ap. J.C)

La révolution de 1644, qui établit la dynastie Ching, provoqua la destruction de la grande synagogue et des livres sacrés, la fermeture des écoles juives ainsi qu’un déclin général de toute la vie communautaire. Bien que la synagogue ait été reconstruite, l'hébreu demeura une langue morte dès le début du XVIIIe siècle en raison de l’absence de contact avec les provinces de l’intérieur.7 Lorsque disparut le dernier grand rabbin chinois en 1800, l'esprit du judaïsme s'était tellement dilué, que des missionnaires chrétiens purent facilement acheter des sefarim et de nombreux manuscrits en hébreu, qui furent envoyés enrichir des bibliothèques et des musées en Europe.



       Des efforts furent entrepris par la communauté juive de Londres grâce à Isaac Mendés Belisario, fils du grand rabbin, en 1760 et en 1815, pour préserver les vestiges du judaïsme chinois.

La dernière mission de cette communauté britannique qui visita la ville en 1850, y trouva encore la synagogue, qui était fort peu fréquentée et revint avec des sefarim et d'autres manuscrits. Une mission protestante qui s'y rendit en 1866, n'y trouva plus la synagogue; elle avait été démolie par les derniers membres de la communauté, réduits à la misère, pour vendre les pierres et autres matériaux à des musulmans qui voulaient bâtir… une mosquée.

Les quelques Juifs de Kaifeng qui voulurent préserver leur judéité se transférèrent à Shanghai vers 1900, avec l'aide des Juifs européens de cette ville. Ceux qui restaient de l'ancienne communauté furent globalement assimilés.

Il subsisterait encore dans cette ville un petit groupe, séparé du reste de la population, qui se dit descendre de la vieille communauté, dont il évoque le souvenir, non sans fierté; il n'a, hélas! plus rien gardé de la judéité de ses ancêtres.

A croire les récits des écrivains anglophones Rudyard Kipling et Pearl Buck, l'histoire des Juifs de Chine ne manque pas de grandeur et de noblesse, pour qu'on arrive à l'évoquer avec tant d'émotion.

Jacky Ouziel

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