El manuscrito de Ha-kohén - Ana Riaño

En espagnol - 2002 
Port-Royal Ediciones - Ctra. de Huétor Vega, 10, 1°B - E 18008 Grenade - Fax 958 13 71 78 
portroyal@portroyal-edic.com  - www.portroyal-edic.com 
75 pages - ISBN : 84-89739-43-9

Suprême élégance. C’est l’expression qui caractérise le mieux ce petit recueil de poésie bien mis en pages et présenté.

Mais peut-être cette notion d’élégance s’étend-elle plus loin et caractérise aussi l’auteure, jeune universitaire de haut niveau aussi bien compositrice et chanteuse, poétesse talentueuse comme on va le voir.

L’argument poétique retenu ici est celui d’une vision en rêve, d’une rencontre avec le poète Yosef ha’Kohén correspondant avec son ami Garcilaso de la Vega.

On sait peu de choses des ha’Kohén, sinon que la famille abandonna Cuenca lors des massacres de 1391 pour se réfugier au château de Huete, d’où l’édit d’expulsion de 1492 les vit se réfugier en Avignon. C’est là que le père de Yosef épousa Dolsa, d’une grande famille juive aragonaise, les Alconstantini, et que Yosef naquit le 20 décembre 1496. La famille émigra en Italie pour se fixer à Gênes, où Yosef exerça la médecine, comme son père. Mais ses connaissances étaient considérables dans bien d’autres domaines, la grammaire, la linguistique, la poésie et la pratique de nombreuses langues. 

Il y mourut en 1577.

Ana imagine que Yosef écrivit ces trente-six sonnets à son ami chrétien le poète castillan Garcilaso de la Vega. Le fil narratif est chronologique et l’auteure se tient toujours, en cette autobiographie lyrique, près de l’historiquement avéré. Même le langage est bien restitué, partiellement ladino, voire hébreu, avec du castillan ancien, l’ensemble recréant une atmosphère bien particulière, datée, dans un ton mémorialiste puisque tour à tour les sonnets évoquent la vie du supposé narrateur, Yosef, et celle du destinataire auquel le premier prodigue des remarques et conseils illustrant bien la profonde amitié qui les lie.


Les dix premiers sonnets exposent comment les deux hommes se seraient connus, et les vingt-six suivants des épisodes de leur vie, et la substance de leur amitié.

Et toujours, lancinante, l’image de Tolède et de la patrie perdue, l’espérance du retour, “même après la mort”.

Le sonnet XXV de la seconde partie (ci-dessous) est caractéristique de cette nostalgie (c’est l’avant dernier, l’ultime étant dédié à la plume, au métier d’écrire, qui lie deux poètes à travers l’espace).

La forme du sonnet est rigoureuse et la rime, riche : abba, abba, cde, cde. 

Mais bien au delà, il est difficile d’expliquer l’étrange atmosphère qui se dégage de ces poèmes de grande qualité, faits de simplicité, d’affectivité retenue, à deux niveaux d’ailleurs qui se rejoignent : celle de Yosef ha-Kohén vers son ami Garcilaso de la Vega, mais qui n’est aussi d’évidence que l’expression de celle de l’auteure, laquelle tout au long manifeste une grande douceur pudique dans l’expression des sentiments.

Ana ne termine-t-elle pas sa courte introduction, ayant cité ses sources historiques, par ces mots : “J’espère ne m’être pas trompée, racontant ce qui aurait pu être mais jamais ne fut.”

Suprême élégance, écrivions-nous au début…

Jean Carasso



Por qué no pudo ser, Dios1 mío, un día 
de aquellos prolongado hasta lo eterno, 
por qué, si no hay en el aspecto externo 
importancia mayor, y no la había. 
La amistad con cristianos que me unía 
dio sus flores y frutos en invierno, 
pues con su ayuda huía del infierno 
a quien la guerra destrozar quería. 
Mas mi esperanza siempre será viva : 
hasta que muera, y aun después de muerto, 
fiaré que a Sefarad retornaremos. 
De uno y otro será la iniciativa. 
Plantaremos la paz en ese huerto, 
Vega, prado y vergel la tierra haremos. 

        --------------------

Pourquoi, O mon Dieu, ce jour 
ne fut-t-il pas de ceux qui se prolongent en éternité ? 
Pourquoi le monde d’ici bas n’a-t-il pas 
d’importance, et c’est le cas ? 
L’amitié qui m’unissait aux chrétiens 
a donné ses fleurs et ses fruits en hiver, 
et grâce à elle je pouvais fuir l’enfer, 
moi que la guerre voulait anéantir. 
Mais mon espérance sera toujours vivante : 
jusqu’à ma mort, et même après ma mort 
je resterai persuadé qu’en Sefarad nous retournerons. 
De l’un et de l’autre ce sera l’initiative. 
Nous installerons la paix dans ce jardin, 
Vega, prairie et verger de la terre nous ferons.
Comments