Crónica de los reyes otomanos et La almenara de la luz

Moisés Almosnino (Salonique 1518-1580) 
Crónica de los reyes otomanos 

En espagnol 
“Chronique des rois ottomans” 1998.
Edition critique par Pilar Romeu, 
Tirocinio c/Caballeros 56
E-08034 Barcelone Fax 34 93 487 35 62
tirocinio@bcn.servicom.es
324 pages
ISBN 84-605-7588-8
Glossaire, index des noms propres et des lieux cités.

Yishac Aboab (Tolède 1433 - Oporto 1460) 
La almenara de la luz

En espagnol 
“Un classique de la littérature religieuse sépharade : le chandelier de lumière” 2001.
Edition critique par Purificación Albarral-Albarral.
Université de Grenade
Campus de la Cartuja s/n
E 18071 Grenade
317 pages
isbn 84-338-2779-0
Consistant glossaire.
Index des noms de personnes et de lieux cités. Bibliographie.

 
       On sait les Espagnols depuis longtemps attentifs au passé sépharade, revendiqué depuis plus d’un quart de siècle comme partie intégrante de la culture espagnole.

Nul n’ignore l’immense labeur de l’Institut Arias Montano de Madrid, devenu récemment Departamento de Estudios Hebraicos y Sefardíes, ou de l’édition barcelonaise,1 et l’on sait désormais l’intérêt des métropoles andalouses dans la redécouverte de ce passé : les instituts sépharades de Cordoue et de Grenade, dans leur fiévreuse activité, sont là pour en témoigner. Et alors même que l’UNESCO en juin 2002 a entériné des résolutions pour la conservation et la promotion de la langue et de la culture judéo-espagnoles2, nous trouvons sur notre table deux magnifiques ouvrages.

D’abord la Crónica de los Reyes Otomanos, de Moisés Almosnino, considéré comme le premier texte littéraire écrit en judéo-espagnol.3 Cette chronique du milieu du XVIe siècle, qui nous parle de Soliman le Magnifique, et avant lui du sultan Bajazet II, qui fut celui qui accueillit dans le vaste Empire ottoman les expulsés de l’Espagne des Rois Catholiques, est l’œuvre d’un rabbin de Salonique né en 1518, fils d’expulsés, dont le manuscrit écrit en aljamia hebraica, est conservé à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan. L’intérêt de cette publication menée à bien par Pilar Romeu Ferré, une érudite consciencieuse et avertie, est de nous proposer ce texte de 1566-67 dans sa transcription en caractères latins, comme le plus fidèle à l’original écrit par Almosnino, plus que la version refondue et partielle publié d’abord à Madrid par Iacob Cansino, en 1638 (sous le titre de Extremos y Grandezas de Constantinoplo), même si cette version la rendit à l’époque accessible pour la première fois à toute l’hispanité. Le travail de Pilar Romeu Ferré s’appuie sur ces diverses éditions du même texte.

C’est donc la langue qui nous retient d’abord ici. Rien à voir avec le ladino, encore que ce terme réservé au judéo-espagnol utilisé dans la traduction des textes sacrés puisse admettre une acception plus large. La commentatrice, en effet, estime que nous avons affaire là à de l’espagnol du XVIe siècle, écrit certes par quelqu’un qui ne vit plus en Espagne mais reste imprégné de la langue de Cervantès, appelée ici romance, qui ne veut rien dire d’autre que langue romane, autrement dit l’espagnol, opposé au latin, langue sacrée des chrétiens - et c’est pour les mêmes raisons que l’on a appelé ladino, autrement dit “latin”, le judéo-espagnol utilisé dans les textes sacrés.4


 Pilar Romeu Ferré estime, en effet, que “Almosnino écrit cette œuvre en langue espagnole parce qu’il l’adressait à un public juif qui, dans sa majorité, méconnaissait l’hébreu et ne maîtrisait pas non plus les langues des pays d’accueil”, et elle souligne, fort justement, que cet espagnol-là était la langue véhiculaire de toutes les communautés juives venues d’Espagne et dispersées autour du bassin méditerranéen (tout le monde connaît l’histoire drôle de ce curé espagnol qui, traversant la Turquie, fut surpris d’entendre les Sépharades dire autour de lui : “Mais comment, vous parlez le juif?”). Juste aussi est son observation selon laquelle l’usage de l’espagnol permettait à ces communautés de maintenir leur identité et leur cohésion (mon père, élevé dans un pays où le judéo-arabe était devenu la langue véhiculaire, avait conservé pour usage de réciter à la synagogue, lui tout seul dans son coin, une prière en espagnol : Tú eres nuestro Padre, Tú eres nuestro Señor, Tú eres nuestro Salvador, que je sais encore psalmodier : force inouïe de la transmission de l’héritage!).

Mais, bien entendu, ce “castillan” entre guillemets écrit par Almosnino, est enrichi de nombreux mots en hébreu et en turc, ce qui fait d’ailleurs toute son originalité… et sa saveur. Fort heureusement un glossaire excellemment établi, permet de s’y retrouver.5 Quant au contenu de ce texte, il s’agit non seulement de faire la louange des sultans turcs, protecteurs et généreux, mais aussi de brosser un tableau de la vie quotidienne à “Costantina” (Constan-tinople) et des mœurs juives de ce temps, jugées par un rabbin qui divise tout son discours entre ce qui est bien et ce qui est mal, mais qui a le mérite, aussi, d’expliquer - et donc, dans une certaine mesure, d’excuser - ceux des Juifs qui, par exemple, négligent les prières au bénéfice du négoce, l’ouvrage s’achevant sur un rappel des malheurs et des tourments (fatigas y trabajos) du peuple juif et appelant sur lui la grâce de Dio bendito.

Le second ouvrage constitue la thèse doctorale de Purificación Albarral Albarral dirigée par la professeure Ana Riaño sur une autre œuvre aljamiada, la Menorat hamaor, rédigée en hébreu à la fin du Moyen-âge par l’ultime gaón de Castille, le rabbin tolédan Isaac Aboab, transcrite en judéo-espagnol à Constantinople en 1762 par Abraham Asá, et dont ce livre nous offre une étude éclairante, ainsi qu’un choix de pages signifiantes.

L’œuvre du rabbin de Tolède, écrite au XIVe siècle, est un ouvrage éthique qui, suivant un usage de composition courant, emprunte à la ménorah ses sept chandelles, ses sept chapitres qui ont pour objet de faire jaillir la lumière. Celle de la Loi, de la halakha.6 



Il semble que ce “Livre du candélabre de lumière” fut longtemps un manuel d’instruction rabbinique à l’usage des prédicateurs, et en tout cas un des textes pieux les plus lus en Sefarad. On ne s’étonnera pas de trouver donc, tout à la fois des commentaires du midrash mêlés d’anecdotes et de contes servant à argumenter et illustrer telle leçon, et l’on notera qu’il en ira de même, en Espagne, dans les livres de morale chrétienne qui succédèrent à l’expulsion des Juifs. Un mode d’enseignement religieux semble avoir été trouvé là. Mais ce qui nous occupe ici, comme pour le précédent ouvrage, c’est la transcription d’un classique hébraïque publié en judéo-espagnol à Constantinople en 1762 par Abraham Asá. Trasladado en ladino et escrito con hablas ladinadas, nous avertit l’avant-propos de l’archaïque édition, ce qui, s’il s’explique par le caractère largement midrashique du texte, nous montre non moins clairement qu’on employait bien l’appellation “ladino” pour un texte littéraire écrit dans un espagnol tardif, mais reconnu comme tel, mêlé d’hébreu, savoureux et parfaitement intelligible par tout Espagnol d’aujourd’hui, par exemple ce début de chapitre : El primero que se crió en el mundo, que meldó por amor de el criador, fue Abraham abinu, ‘alav hasalom, y alcanzó la emuná verdadera en tiempo que toda la gente de su dor eran acoridos detrás de la vanidad…; là aussi un glossaire terminal permet d’éclairer certains termes difficiles, et l’on trouvera de plus un exposé savant sur la prononciation d’époque et la nécessaire transcription phonétique qui permet de lire aujourd’hui ce texte tel qu’il était lu au XVIIIe siècle.

On reste confondus par tant de science, tant d’application à servir un patrimoine ancien et longtemps promis à l’oubli. Grâces soient donc rendues ici à trois universitaires espagnoles de haut niveau, Pilar Romeu Ferré Ana Riaño et Purificación Albarral Albarral qui ont bien mérité, par leur savoir et leur amour de Sefarad, de nos mémoires défail-lantes qui ne demandent, désormais, qu’à être rafraîchies à ces “sources de vie”.

Albert Bensoussan

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