Shalom India Histoire des communautés juives en Inde de Monique Zetlaoui

Editeur IMAGO 7 rue Suger 75006 Paris (diffusion P.U.F) 378 pages. 2000.  www.editions-imago.fr
ISBN 2-911416-37-6


Ce livre contient une multitude de renseignements, de noms propres et une carte sommaire. Il est passionnant,  bien que difficile d'accès parce qu'un peu confus.

L'auteur divise les communautés juives en Inde en quatre groupes :

- les juifs de Cochin : blancs et noirs, commerçants parfaitement assimilés à la société indienne,
- les Bene Israël présents à Bombay et à Calcutta,
- les Baghdadi venus du Moyen-Orient au XVIIIe siècle, plus proches de la façon de vivre des Européens,
- les Mizos, se prétendant issus de la Tribu de Manassé.

Certaines légendes donnent à penser que des communautés juives ont existé en Inde depuis la plus haute antiquité. On parle de juifs arrivés de Majorque, à la fin du IVe siècle, descendants des déportés par Titus après la destruction du deuxième Temple en 70 de notre ère.

Les premiers documents connus viennent de géographes arabes : Al Idriss et Ibn Kourdahbih. Ce dernier parle de marchands juifs en Inde en 870.

Au Xe siècle Sadia Gaon de Bagdad évoque l'Inde et écrit : “que ceux qui effectuent le voyage jusque là et y séjournent en reviennent riches”.

Les juifs s'établissent sur la côte de Malabar et de Cochin à l'époque des premiers califats et forment une diaspora commerçante. En plus du sel, à cette époque et jusqu'au XVIIIe siècle, les épices et en particulier le poivre, jouaient dans l'économie du monde un rôle comparable à celui du pétrole aujourd'hui.

C'est pourquoi les puissances maritimes
- Espagne et surtout Portugal - cherchent des voies nouvelles pour briser le monopole de la route terrestre (route de la soie) tenue par les marchands arabes et juifs.
Les documents trouvés au XIXe siècle dans la guénizah du Caire, inventoriés et traduits par Salomon Goïten au XXe siècle, prouvent l'existence de rapports commerciaux très importants entre des négociants juifs d'Afrique du Nord et des juifs établis au Kérala et à Cochin.

Les Portugais ont plusieurs missions : chercher des chrétiens et des épices, détourner à leur profit le commerce des épices et financer un empire chrétien universel, prendre à revers le monde musulman dans l'Océan Indien.


L'antijudaïsme est inconnu en Inde à leur arrivée.
Les trois navires de l'expédition portugaise commandée par Vasco de Gama arrivèrent, après avoir doublé le Cap de Bonne Espérance, à Calicut le 18 mai 1498.

L'auteur s'attarde sur les rapports difficiles entre les juifs, le raja et les Portugais du XVe siècle au XVIIe siècle.

Pour les juifs, l'alliance entre leur protecteur le raja de Cochin et les Portugais ne fut pas bénéfique : ceux-ci apportent l'antijudaïsme et l'Inquisition.

A partir de 1595, les Hollandais envoient des bateaux vers l'Asie, et l'arrivée de la première cargaison de muscades, girofles et poivres à Amsterdam fut fêtée comme une victoire.

Les juifs furent des auxiliaires efficaces pour les Hollandais qui combattirent les Portugais. Les combats sont décrits de façon très colorée. Avec l'arrivée des Hollandais s'ouvre un nouveau chapitre des relations entre les juifs de Cochin et les juifs d'Amsterdam : ils sont de même origine, marranes ayant fui l'Inquisition espagnole et portugaise.1

Le déclin de la puissance portugaise, dûe à la corruption généralisée, s'étire sur un siècle et demi.

L'arrivée des Hollandais est vécue dans la joie par la communauté juive qui voit s'ouvrir une ère de prospérité qui durera jusqu'en 1795, date de l'arrivée des Anglais.

D'Amsterdam ils reçoivent des livres imprimés par Joseph Attias, Tobias Boaz et Abraham Simon Boaz. Les registres de la Compagnie des Indes font état de leur acheminement dès 1736.

Les familles les plus connues sont les Rahabi, les Barouk Joseph Levi, puis les Castiel qui occupent la charge de Mudaliar (aujourd'hui on dirait Dayan) auprès du raja.

Au début du XVIIIe siècle, c'est Joseph Hallegma qui reprend la charge et elle restera dans la famille pendant plusieurs générations. Riches marchands, leur fortune en fera une des plus grandes familles du Kerala… jusqu'en 1957.

Pour connaître les biographies des grands marchands juifs de Cochin, notamment les Ezechiel Rahabi, et le résumé du voyage de Mossey Pereyra da Paiva en novembre 1686, lisez le livre : il ressemble à un roman d'aventures.

A partir de 1828 nous disposons de témoignages fiables de voyageurs comme Rabbi David D'Beth Hillel, puis Salomon Reiman et Jacob Saphir, Shalom Cohen puis son gendre Moses Ducek HaCohen puis Elias Moses Ducek HaCohen, qui meurt en 1927.


L'auteur s'intéresse surtout aux juifs de Cochin et aux Baghdadi. Au XIXe siècle arrivent sur le sol de l'Inde sous domination anglaise, des juifs venus d'Alep, de Baghdad et de Bassora. Ce sont des communautés composées d'une part de descendants des déportés à Babylone après la destruction du premier temple (586 avant l'ère commune), d'autre part de familles sépharades fuyant l'Inquisition après 1492. Le sultan Bajazet les accueillit avec joie. De 1638 à 1917 la région est sous domination ottomane, administrée par des pachas plus ou moins indépendants du pouvoir central. Entre 1817 et 1831 la pression fiscale du Pacha Daoud les incitera à émigrer. Ce sont des négociants avertis qui développeront dans leur nouvelle patrie l'industrie textile et le commerce du coton brut. Ce sont eux qui permettent à l'industrie cotonnière anglaise de ne pas pâtir de l'interruption des approvisionnements américains pendant la guerre de Sécession.2

L'auteur décrit aussi l'ascension sociale de familles juives établies à Calcutta et à Bombay, tels que les Ezra et les Sassoon qui firent fortune grâce au commerce - légal à l'époque - de l'opium. Les Sassoon furent, génération après génération, de grands philanthropes. Ils financent deux grandes synagogues, des établissements scolaires et culturels et plusieurs hôpitaux à Bombay.

Les autres grands marchands sont Isaac Sargon originaire de Turquie et Samuel Abraham, vraisemblablement d'origine polonaise. En 1741 les registres hollandais signalent un incident qui implique un juif allemand nommé  Samson Simon Rottemberg.

Tout cela montre que malgré les distances, et grâce au grand commerce, il existait du XVIe au XIXe siècle une grande unité entre les différentes communautés du monde juif : Europe, Afrique du Nord, Empire ottoman, Yemen, Inde.

Tout ceci est du passé, presque toutes les communautés ont disparu, soit par émigration en Europe ou en Israël, soit par assimilation. On ne compte plus aujourd'hui qu'environ 5000 juifs en Inde. Restent les monuments.

Nicole Langlois-Cerf



1 L'auteur décrit la vie des familles juives sous la domination hollandaise et donne les principaux noms : elle raconte dans les différentes parties de son livre le parcours et l'enrichissement de juifs hauts en couleurs.
 
2 Malgré leur richesse et leur influence ces Baghdadi n'obtinrent jamais du gouvernement anglais les avantages que les juifs d'Algérie obtinrent par le décret Crémieux.

Comments