Revue : Cronica 177

Χρονικα - Cronica, n°177 Revue de judaïsme grec, Janvier - Février 2002  odos Voulis 36   GR 105 57 Athènes
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Minna Rozen, professeur à l’Université de Tel-Aviv a rédigé primitivement cette étude en anglais. Outre ses travaux sur les cimetières juifs d’Istanbul, elle a pris une part prépondérante dans l’étude et le sauvetage des archives juives de Salonique retrouvées il y a quelques années à Moscou.


Les Romaniotes à l’époque ottomane

L’appellation de “Romaniotes” fut attribuée au XVe siècle aux juifs locaux par ceux de la Péninsule ibérique qui s’installèrent dans l’ex-Empire byzantin, assimilé à Rome, bien qu’on y parlât grec. Les Juifs de Grèce, implantés dans le pays depuis des générations parlaient grec et, à la différence des nouveau arrivants qui possédaient des noms de famille, chez eux les hommes prenaient le nom de leur père et les femmes des noms grecs (Anastasia, Stamatia, Arkhontoula…).

L’histoire de l’Empire ottoman fait peu de place aux Romaniotes. Cela tient à la supériorité numérique des juifs d’Espagne et au fait que la littérature rabbinique a été écrite par des rabbins espagnols. A Thessalonique et Constantinople, c’est le mode de vie hispanique qui a prévalu. Quant aux régions, l’Histoire les a laissées dans l’ombre.

A la chute de l’empire byzantin, Constantinople était totalement désertée par sa population grecque. Soucieux de redynamiser l’économie de la ville et de lui redonner son statut de capitale, le pouvoir ottoman fit transférer des régions des populations appartenant aux trois religions : islam, christianisme et judaïsme. On peut dessiner la carte des implantations romaniotes avant la conquête et les transferts grâce à deux sources : d’une part les registres fiscaux ottomans, qui distinguaient les juifs déplacés (sürgün) de ceux qui résidaient dans la ville de leur plein gré (kendi gelen), car ils n’avaient pas le même régime fiscal. D’autre part la liste établie par l’autorité rabbinique des juifs de la ville. L’origine d’une synagogue ayant beaucoup d’implications pratiques dans la vie de ses membres, les rabbins furent amenés à dresser une liste qui permît de reconnaître les synagogues des Romaniotes.

Combien de juifs romaniotes vivaient dans les territoires de l’ancien Empire byzantin ? Différentes sources suggèrent une estimation d’environ 15000 pour toute l’Asie mineure et les Balkans dans la seconde moitié du XIIe siècle. De 1492 jusqu’au XVIe siècle, environ 100000 juifs venant d’Espagne, d’Italie ou du Portugal s’établirent dans ces régions, où ces nouveaux arrivants considérèrent les Romaniotes comme une minorité culturelle.

Vu leur absorption par les juifs hispaniques, on pourrait penser que les Romaniotes étaient pauvres, alors que bien des éléments donnent une image bien différente des sürgün. Lors de la prise de Constantinople, les archives évoquent avec admiration la beauté et la richesse des maisons du quartier juif de Vlanga.
 L’étude de Halif Inalcik “Les Juifs dans l’économie ottomane de 1400 à 1500” met en lumière les activités très poussées de la communauté dans le commerce extérieur et la ferme des impôts, ce qui exigeait un capital considérable. Ainsi le Sicil de Brousse mentionne pour les années 1471 - 1491, trois négociants juifs sürgün faisant le commerce des épices et de la soie jusqu’en Iran. Un autre, originaire de Balat investit 225000 akse (4500 ducats d’or) dans des tractations portant sur du poivre noir. Le rôle de la communauté est prépondérant dans l’affermage des impôts. En 1477 - 1488, dix sociétés romaniotes, en collaboration avec des Grecs et des musulmans ont à charge la perception des taxes douanières à Constantinople, Brousse, Istip. Ils avaient également en charge la gestion des impôts, le marché des grains, le poids public à Brousse, le courtage sur ces marchés de Constantinople et ailleurs, l’hôtel des monnaies à Constantinople, Andrinople (Edirne), Uskub et Serres.

Ces activités économiques des sürgün, dans les premières décennies après leur transfert montrent que la collectivité comportait une classe de gens très riches, qui avaient dû apporter avec eux une partie de leurs capitaux. Et selon les registres fiscaux ottomans de 1625 les “riches” constituent 15 % de la population romaniote tandis qu’ils ne représentent que 8% des kendi gelen. Selon les mêmes sources les synagogues romaniotes concernaient 60% de la population juive de Constantinople dans la première moitié du XVIIe siècle.

Ces Romaniotes ont conservé leur identité plus longtemps qu’on ne le croit d’ordinaire, malgré la tendance des historiens à les considérer comme “absorbés” par les Juifs hispaniques au cours du XVIe siècle. La question ne se pose pas à Salonique où les Romaniotes avaient abandonné la ville bien avant les transferts. Il en fut de même dans plusieurs villes d’Anatolie.

C’est à Constantinople qu’existait la plus grande communauté romaniote, presque égale à celle des juifs hispaniques. A l’origine beaucoup de juifs, dont nombre de grecs, habitaient le quartier Islamatya, près des remparts de la ville et de la mer de Marmara. La fréquence des incendies ravageant les maisons en bois dans des quartiers entiers les incita à changer d’habitat au cours des XVIe et XVIIe siècle. Ils s’établirent à Hasköy, comme en témoignent beaucoup de tombes portant la mention Islamat. De même la communauté karaïte, elle aussi hellénophone, s’établit à Hasköy en 1595 après l’incendie de son quartier d’Eminonu. Et des juifs hispaniques changèrent aussi de quartiers pour la même raison. D’où la fréquentation par les Romaniotes de synagogues appartenant à d’autres groupes, le choix par leur communauté de rabbins hispaniques, ainsi que la fréquence des mariages mixtes.

Le changement le plus frappant fut l’adoption par les Romaniotes du ladino comme lingua franca vers la fin du XVIe siècle, malgré la résistance de la population grecque de Constantinople. On constate la disparition progressive des noms grecs dans l’onomastique juive : au cimetière d’Hasköy il ne subsiste plus qu’un seul nom grec au XIXe siècle : Policar.

A la fin de la période ottomane, il n’était plus question de juifs romaniotes à Constantinople. Le seul groupe ayant conservé ses liens avec la culture grecque était celui des Karaïtes. Proscrivant tout mariage avec des juifs d’autres communautés et menant leur vie propre à l’écart des non-karaïtes, ils continuèrent à parler grec jusqu’au début du XXe siècle.

Il en alla différemment dans les régions. 
A Andrinople, la vieille capitale ottomane, il subsista, encore après les transferts, des Romaniotes qui tentèrent avec plus de détermination qu’à Constantinople de conserver leurs usages. Mais en 1688, il ne restait que deux synagogues romaniotes en face de douze synagogues hispaniques et achkénazes. La disparition des Romaniotes d’Andrinople n’était plus qu’une question de temps.

A Arta, après la période des transferts, il restait au moins 1500 juifs dans la seconde moitié du XVIe siècle. La plupart étaient romaniotes. Les autres, originaires d’Italie. A l’inverse de Constantinople, les groupes ne s’unirent pas sous l’autorité d’un rabbin qui ne fût pas des leurs. La persistance de l’identité romaniote fut assurée grâce à la supériorité numérique de la communauté romaniote, au faible niveau culturel des juifs d’Italie, à la forte assise culturelle des Romaniotes et aux relations qu’ils entretenaient depuis des générations avec la population grecque chrétienne. Les Juifs d’Arta parlèrent grec jusqu’à la fin tragique de la communauté en 1943, et priaient selon le rituel romaniote.

Jannina tient une place à part pour les communautés romaniotes. Elles virent arriver les immigrants, mais ne subirent pas de transferts. Les deux synagogues étaient romaniotes et assimilèrent les juifs hispaniques. A Jannina, le grec était non seulement une langue vivante, c’était aussi celle de la poésie populaire. La communauté utilisait un dialecte grec transcrit en caractères hébraïques avec, comme caractéristique, des mots hébreux tirés des prières, ainsi que des remerciements, des malédictions, de style archaïque empruntés au grec, et une accentuation particulière. Les thèmes et la musique étaient fortement influencés par la culture grecque locale. Les juifs de Jannina furent déportés et anéantis en 1943 comme dans le reste de la Grèce. 
Mais jusqu’à ce jour, dans une seule synagogue de Jérusalem, les prières observent encore le rite romaniote de Jannina.    

Lucette Vidal
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