Le jour où Lacan m’a adopté de Gérard Haddad

2002 - Ed. Grasset 384 pages
ISBN :  2-246-42911-0


Rien n’est banal ici, auteur, livre, thème, démarche ni titre. Mais n’allez surtout point attendre racolage, souci d’étonner, recherche d’écriture. Dans cette autobiographie qualifiée “Récit”, Haddad se raconte sans s’exhiber, décrit l’intimité du grand Lacan sans concéder ni trahir. Le style simple mais pur porte une sincérité et une logique grâce auxquelles la pensée pour le moins originale échappe à l’insolite et laisse le lecteur surpris, attaché, en un mot intéressé.

On suit le parcours philosophique, politique et professionnel de Gérard Haddad, issu d’une famille juive tunisienne traditionnelle. Dès l’enfance dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, l’empreinte de la culture française est indélébile, de Tanger à Salonique, mais l’identité ancienne ne se dissoudra qu’en apparence. Des mouvements scouts sionistes au marxisme partagé par l’épouse italienne, puis la passion du judaïsme après la passion pour Israël, illustrant ce parti pris du passage à l’acte, en attendant que le blessent les cas de conscience nés du conflit israélo-palestinien. “J’eus le coup de foudre pour le Talmud.” De même, du refus de gravir par la médecine l’échelon bourgeois classique à cette carrière inhabituelle : l’école de Grignon et l’agronomie, nous le voyons, la volonté tranquille mais inflexible, se lancer au désespoir paternel dans l’assistance aux pays du tiers-monde, devenir un spécialiste international de la culture du riz, et puis, ce lourd investissement intellectuel assumé, sacrifier une situation acquise, une autorité reconnue et, cette fois-ci chargé de femme et enfants, revenir à cette médecine rejetée, en dix nouvelles années d’études sous le coup d’une irrésistible passion de la psychanalyse, sur fond obsédant d’opposition au père.

On ne peut, comme il le fait, qu’admirer et plaindre l’épouse, Antonietta, toujours compréhensive et solidaire. Elle sait que cette passion est, chez son mari, une façon de rechercher le père. Il faudra des années pour qu’il le retrouve à travers les transferts où le mènent les analyses du Professeur Lacan. Pénible - et coûteuse ! - entreprise. Mais disons-le tout de suite, le titre est rêvé et l’adoption virtuelle. C’est à la fin de l’analyse, après la mort du maître, que Haddad reçoit ce rêve comme une
synthèse :

“Je m’assis, calme et décidé, sur le bord du divan. Lacan en fut tout surpris. Que se passe-t-il ?
- Je veux vous parler face à face, cette fois.
- Eh bien d’accord !

Je lui demandais la cause de son chagrin.
“C’est de ne pas avoir réglé tous vos problèmes”, me dit-il. Je le rassurai, je lui réaffirmais mon affection et ma gratitude… Il eut alors cette dernière phrase troublante. “Vous êtes mon fils adoptif.”
Il y a du Camus de L’étranger dans le personnage de l’auteur et le regard presque neutre jeté sur une fatalité tranquillement acceptée, avec sincérité, modestie et pudeur, les rapports pathétiques avec sa femme en des croisements étonnants d’analyses. Mais il y a tant d’autres choses. La force des liens entre un patient-disciple et l’analyste-professeur, et surtout les troublantes ébauches de théories de “l’inconscient religieux” qui ont déjà fait l’objet d’autres ouvrages à méditer.1

Aventure bien surprenante que les rapports du maître et de l’élève, le premier non exempt de bouffonnerie dans sa tyrannie, le second mêlant fol enthousiasme et lucidité critique. Sans que Haddad l’ait suggéré - ni peut-être ressenti - j’ai parfois retrouvé Sancho Pança dans son ironie respectueuse et tendre. Mais Lacan sait lui montrer que sa discipline n’est pas la panacée, que des voies personnelles peuvent résoudre les conflits. Quand son élève lui confie qu’il aurait voulu pousser son père à entreprendre “un bon bout de cure” - “Il n’y a pas que la psychanalyse”, lui répond-il, “Votre père est en train de régler son conflit dans la vie réelle.”

Qui a, le premier, tracé la voie du maître d’origine chrétienne ou de l’étudiant juif ? Belle citation d’un docteur du Talmud que nous livre Haddad : “J’ai plus appris de mes élèves que de mes maîtres”. Certes Lacan définit l’ouvrage d’Elia Benamozegh “Israël et l’humanité”2, “le livre par lequel je serais devenu juif si j’avais eu à le faire”. Il pose aussi la “brûlante question du Dieu de Moïse avec lequel il faut compter qu’on y croie ou pas”. Mais sur le point capital du rapport du religieux et de l’inconscient, c’est bien l’élève qui étonnera le maître. Car Gérard Haddad en un apport essentiel sur ce que j’appellerai “l’imprégnation religieuse” affirme - et nulle contradiction ne me parait viable - que la présence, dans l’inconscient, du fait religieux est une donnée constante qu’il s’agisse de croyants ou d’agnostiques. J’avais moi-même constaté dans l’étude de la pensée rationaliste française combien les comportements militants empruntaient à l’intolérance catholique jusque dans la diabolisation de l’idée même de Dieu, frappé que l’agnosticisme juif restât de loin moins agressif que celui des penseurs des Lumières élevés chez les Jésuites. Mais Haddad m’ouvre les yeux. Le principe divin reste si profondément ancré dans l’héritage culturel qu’il serait impossible de l’imaginer complètement disparu avec son architecture morale au moins élémentaire, et quelle que soit la liberté de jugement individuel. L’ancienneté et la permanence du judaïsme dans une telle “imprégnation” lui assignent bien une fonction qui permet à Haddad de le qualifier de “lieu de naissance et de conservation du monothéisme”.
Autre troublante intuition de l’auteur - et même découverte - le rapport qu’il aperçoit entre les mets et la parole et, de là, entre le rituel alimentaire et l’écriture, théorie dont il tirera son “Manger le Livre”. Ses souvenirs d’enfance du Rosh Ha-Shana lui montrent le chef de famille prélevant sur de petites coupelles disposées des fragments de mets hétéroclites : après avoir prononcé la formule rituelle chacun avalait ce fragment. Tout à coup la révélation se fait chez Haddad : il y a homophonie entre le mets symbolique et le verbe de la formule. Le mets, devenu parole matérialisée, remplit la fonction d’une écriture. Ce que mangent les fidèles dans leur cellule familiale, c’est bien le Livre. La tentation est grande de retrouver les théories freudiennes sur l’oralité de la petite enfance et par là l’héritage culturel chez l’inventeur juif athée de la psychanalyse. Lacan sera fasciné par cette fenêtre ouverte, lui qui avait déjà affirmé le lien entre midrash (interprétation talmudique) et psychanalyse. L’auteur, en ses évolutions religieuses, illustrera un peu cette lecture, car son retour au judaïsme sera purement rituel, non métaphysique. Il ne se rapprochera de la foi qu’à travers les interprétations de Maïmonide, s’astreignant au rituel alimentaire par affirmation d’appartenance, comme pour lui aussi “manger le Livre”. L’admirable est qu’Antonietta l’ait suivi sur ce chemin par une rare preuve d’amour.

Comment ne pas saluer, en cette œuvre atypique, forte et dérangeante, l’héritage intellectuel judéo-tunisien, si divers et riche dans ses récentes manifestations, et dont les racines théologiques anciennes, souvent oubliées, viennent comme pour conforter Gérard Haddad dans sa vision des liens entre religieux et inconscient ?

Lionel Lévy

1 L’enfant illégitime, “Sources talmudiques de la psychanalyse, éd. Hachette Littérature, 1981 ; nouvelle édition Desclée De Brouwer, collect. Midrash, 1994 ; Manger le Livre, éd. Grasset 1984 ; Hachette Pluriel, 1998. Les Biblioclastes, éd. Grasset, 1990 ;
nouvelle édition :  Les Folies millénaristes, Livre de Poche Biblio, 2002.

2 Sur Elia Benamozegh, rabbin et penseur livournais d’ancienne souche marocaine au XIXe siècle, lire Alessandro Guetta, Philosophie et Cabbale, essai sur la pensée de Elie Benamozegh, éd. l’Harmattan, 1998.

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