Etudes : septembre 1941 Paris : “rapatrier” 2 000 juifs espagnols.

Nous présentons dans cette édition deux études inédites sur la situation des Sépharades durant l’occupation allemande, en France et en Italie. Le rapprochement est d’autant plus intéressant que les situations furent bien dissemblables. Dans le second cas, l’article aurait aussi pu paraître dans notre rubrique “Itinéraires exemplaires” car l’auteur et sa famille, qui habitaient l’Italie à l’époque, furent directement concernés.


Le 2 octobre 1940, les juifs de zone occupée apprennent, par les journaux, qu'ils doivent se faire recenser. Un recensement qui s'achèvera sur un décompte de 86 664 français et 65 070 étrangers. Sans forcément que ce dernier chiffre englobe les quelque 2000 détenteurs de documents, de diverses natures juridiques, attestant de leur état de “sujet” espagnol1 : la Préfecture de Police qui, elle, ne prend en considération que la mention de nationalité portée sur la carte verte d'étranger, n'en enregistrera que 314.

Sollicité par les juifs espagnols sous sa juridiction, le consul d'Espagne à Paris, Bernardo Rolland, informe de sa propre initiative Madrid, le 24 octobre, des textes relatifs au recensement et de leur répercussion sur ce qu'on peut appeler la communauté judéo-espagnole. Et, toujours de sa propre initiative, répond - informellement, par lettre personnelle, car il n'est alors pas question de circulaires ou de communiqués de presse - aux juifs espagnols qui, apparemment, interrogent d'eux-mêmes le Bld Malesherbes, qu'ils peuvent se dispenser de se présenter au recensement.

Ainsi, le 28 octobre 1940, le Consul Général adresse la lettre que voici à Moïse Benveniste Covo : “Le Consul Général d'Espagne en France considère que les ordonnances promulguées par l'Administration Militaire Allemande en France en date du 27 septembre et du 18 octobre 1940 ne touchent pas les sujets espagnols d'extraction israélite.”

“En foi de quoi et à toutes fins utiles, il délivre la présente à la demande de monsieur Moïse Benveniste Covo. Fait à Paris le 28 octobre 1940. Le Consul Général Bernardo Rolland.”

Ce que, l'apprenant, lui reprochera, le 5 novembre, le très pro-hitlérien Ministre des Affaires Etrangères, Serrano Suner, pour qui se soumettre aux lois allemandes est une question de principe “même s'il s'agit de sujets d'origine juive, même s'il n'existe pas de lois raciales en Espagne”.

Trois jours après, ce sera au tour du franquiste José-Felix de Lequerica, ambassadeur d'Espagne auprès de Pétain à Vichy, de s'interroger et d'interroger son Ministre sur la validité de l'initiative du Consul Général à Paris.2 Même réponse de Serrano Suner : “Le Gouvernement Espagnol ne peut opposer de difficultés, même s'il s'agit de sujets d'origine juive, pour leur éviter de se soumettre aux mesures générales”.

Bref, les juifs espagnols doivent se présenter au recensement. Et bientôt, fin mars 1941, abandonner la gestion de leur entreprise commerciale à un administrateur : seul privilège, cet administrateur sera, grâce aux efforts de Bernardo Rolland, la Banque d'Espagne à Paris qui déléguera sa mission à des administrateurs choisis parmi les membres de la Chambre de Commerce Espagnole, créée après la victoire franquiste, Avenue de l'Opéra. Les juifs survivants retrouveront leur entreprise à la libération.

La sécurité des personnes physiques, elle, semble, en cette première phase de l'occupation, assurée. Les premières arrestations “thématiques” sont celles du 14 mai 1941 touchant 3 710 juifs polonais sur 6 494 convoqués, celles du 25 juin 1941 concernant 622 juifs taxés de communisme, et pour une part dotés de la nationalité soviétique (l'opération Barbarossa vient de commencer), celles enfin du 20 août 1941 frappant 4 232 juifs domiciliés dans le XIe arrondissement. Dont un certain nombre de Sefardim, évalué d'abord à 20, détenteurs de documents officiels attestant leur nationalité espagnole.

Ces internés à Drancy, le Consul Bernardo Rolland va en demander la libération. Ce qui motivera, à partir du 14 septembre, un échange de correspondance entre le Consulat Général et l'Ambassade d'Allemagne à Paris, et, par répercussion entre l'Ambassade d'Allemagne et Himmler.

D'abord au plan du principe : “en réponse aux démarches des consulats de leur pays d'origine, le Sicherheitsdienst a toujours répondu que le Reich s'en tient au point de vue que la nationalité des juifs est d'être juif et d'aucune autre nationalité”, fait savoir un document adressé, pour information, au consul Rudolf Schleier, nazi forcené, consul général depuis la chute de Paris, et à Karl-Theodor Zeitschel, SS-Sturmbannführer, attaché de légation dans la section politique de l'Ambassade Allemande à Paris, chargé des questions juives. Refus assorti d'une effrayante menace alors que la conférence de Wannsee ne se tiendra qu'en janvier 1942 : “il s'agit ici d'une question qui concerne l'Europe entière, puisqu'après la guerre, tous les juifs seront déportés de tous les pays, de tous les Etats européens”.

Ensuite, au plan des judéo-espagnols : “les Espagnols, en la personne de leur conseiller d'Ambassade Kropper, apparenté au Juif Frussfringer, ont défendu le point de vue selon lequel les juifs de nationalité espagnole sont de purs espagnols.

Nous nous en sommes tenus à notre point de vue. Et, en conséquence, ayant constaté notre intention de ne point céder, ont fait au Sicherheits-Dienst, la proposition de reconduire au Maroc tous les juifs espagnols de zone occupée, en quatre ou cinq semaines”.

Le représentant du Consulat Général espagnol a évalué le nombre de juifs de nationalité espagnole, présents en zone occupée à près de 2000 personnes, tandis que la Police n'a enregistré que 314 juifs de cette sorte. Cet éloignement de tous les juifs devrait avoir pour résultat la libération des Juifs internés à Drancy, estimés à onze par le représentant espagnol, mais en réalité, de vingt.

Madrid, apparemment, réagit ; car le Consulat fait savoir qu'un “représentant extraordinaire espagnol, ayant pleins pouvoirs pour les grosses questions” doit arriver à Paris qui devrait faire plier Himmler pour qui “les juifs ne doivent en aucun cas, jusqu'à nouvel ordre, être dirigés d'un pays vers l'autre”.
Le 15 septembre, Schleier expédie un télégramme à son Ministre des Affaires Etrangères à Berlin pour lui demander “son appréciation sur la position à prendre concernant cette question”. Schleier, simultanément, a demandé à Himmler la très éventuelle autorisation de libérer “les 20 juifs espagnols internés au camp de concentration” à la suite de la rafle dite du XIe arrondissement.

Le 20 septembre, le plénipotentiaire espagnol ne s'est toujours pas présenté. Et Schleier, déconcerté, demande à la légation d'Allemagne, “des instructions rapides” pour l'informer de “l'attitude qu'il doit prendre vis-à-vis de l'offre espagnole”, laquelle, d'ailleurs, est assortie d'une carotte-marchandage : “la possibilité d'entreprendre l'aryanisation de toutes les entreprises juives d'origine espagnole, et ceci au plus tôt”.

Les documents manquent3 pour suivre la suite des tractations. Mais les faits ont apporté leur réponse : les juifs espagnols internés à Drancy, qui se révèleront, après vérification, avoir été 14, - dont l'un mourra dans le camp - n'ont pas été libérés. Le “Relevé par nationalités des internés du camp de Drancy” établi par le Bureau des Effectifs le 23 décembre 1941 enregistre la présence de 6 Espagnols.

Et il n'y aura jamais ne fût-ce qu'un commencement de rapatriement collectif au Maroc espagnol…

F.E
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Notes

1 Auxquels il faut ajouter un millier de “sujets”  judéo-espagnols en zone non occupée.

L'Ambassadeur, sans doute en raison des restrictions de correspondance entre les deux zones, ignore alors  que son Ministre a déjà répondu au Consul. Le télégramme de l'Ambassadeur ne part pas de Vichy mais d'Irun : apporté et posté par un collaborateur doté de l'autorisation de franchir la frontière ? ou bien au travers d’un contact permanent.

3 Le présent article est fondé sur les documents CDJC VI-127,128,129. Les auteurs de réfèrence Haim Avni, Marquina, Ospina, Lisbona, ne sont pas plus prolixes.
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