Letra a Antonio Saura | Lettre à Antonio Saura

Marcel Cohen,

En 1985 déjà, dans un livre édité en Espagne, et réédité en édition bilingue en France en 1997 chez l’ECHOPPE publiait le texte ci-dessus, considérant avec amour notre langue. C’est par ce texte très émouvant écrit il y a vingt et un an (le chapitre IV) que nous avons souhaité ouvrir ce supplément, avec l’accord de l’éditeur.
La traduction française est de l’auteur lui-même.
Nous souhaitons très vivement que l’avenir démente la conclusion provisoire, interrogative de Marcel Cohen…
LR

L’échoppe, P. Cotensin
7 rue Lentonnet
75009 Paris
Tél. 01 42 82 17 90

…La lingua maternal no se muere nunka…

La lingua maternal : asi se dize de lo ke se entendya en kaza, ma, en este kavzo, Antonio, la madre no se muere nunka. Siempre se keda fuerte. Puedes azer el mas gran viage ; kuando retornas la topas bien en pies. En eya vive tu pasado, en eya te sientes presente a ti mismo.  Las palavras son tu verdadero lougar y tu esperanza. Kale ser loko para pensar ke, en eyas, podryas ser un dya el mousafir de ti mizmo. En el mas profondo de ti saves ke las kozas, o al meno el sentido ke tienes de las kozas, no se mueren nunka.

Ma, kuando se bozea tu lingua, kuando se deskae, desaziendo en el mabul, kuando deves serar los ojos, soliko en tu kamaretika y pensar por oras antes ke trucher dos biervizikos en la luz, kuando no ay nada ke meldar en tu lingua, ninguno dentro tus amigos por avlarla kon ti, kuando el poko ke te keda no lo vaz a dechar a ninguno despues de ti, kuando la mujer de tu alma te mira komo a un razino ke pok a poko se le fuye el meoyo y ke, kada dya te deves olvidar mas de ti para ser bien al lado de eya, kuando mirando a su kerida facha te vez, algunos dias ke te akodras del pasado, komo a un zingano ke no ubyera nunka dourmido kon eya y ke nunka lo podrya por ke saves ke, en akeyos momentos, la distansya entre vozotros es tan grande ke parece a la mar, eya veyendo solamente una partizika de ti, alora, Antonio, saves ke la muerte avla por tu boka.
…La langue maternelle ne meurt jamais…

La langue maternelle : ainsi désigne-t-on ce que l’on entendait à la maison, mais cette mère meurt-elle jamais ? En elle veille notre passé, en elle nous sommes tout à fait présents à nous-mêmes. Et, si les mots sont notre vraie demeure comment ne seraient-ils aussi une bonne part de notre devenir ? Comment imaginer que nous puissions devenir un jour, dans notre propre langue, les mousafires1 de nous-mêmes ? Au plus profond de nous, nous sentons bien que les choses, ou du moins le sentiment que nous avons des choses, ne meurent pas.

Mais quand cette langue s’effrite jour après jour, Antonio, qu’elle agonise, se dilue lentement dans le
mabul2 ; lorsque, seul dans ta chambre tu dois fermer les yeux pour en exhumer quelques lambeaux, et sans trop savoir qu’en faire d’ailleurs ; lorsqu’il n’y a plus rien à lire dans cette langue, aucun de tes amis pour la parler avec toi, lorsque le peu qui t’en reste, tu ne le transmets pas ; lorsque la femme partageant ta vie te regarde comme un malade, qui perdrait lentement ce qui lui reste de raison, et que tu te sens tenu d’oublier sans cesse un peu plus de toi-même pour ne pas trop l’effaroucher ; lorsque la dévisageant certains jours où le passé te revient par bouffées, tu te prends pour un étranger n’ayant jamais partagé vraiment son toit puisqu’un océan vous sépare et, malgré tous ses efforts, l’empêche d’entrevoir plus qu’une parcelle de toi-même, alors Antonio, tu dois bien admettre que la mort parle à travers toi.


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