Musique Bodas : Le disque lui même...


Il y a près de dix ans maintenant que Sandra nous avait proposé en CD ses premières interprétations de chants judéo-espagnols, répertoire dans lequel elle était entrée bien des années auparavant.

C’est dire qu’au fil du temps elle est devenue l’une des grandes classiques en France de ce corpus et que ce qu’elle propose n’est jamais indifférent.

Nombre de ces chansons sont bien connues, mais l’interprétation de Sandra Bessis leur confère chaque fois une tonalité particulière.

Le petit livret, quoique sympathiquement présenté, est un peu léger, comporte quelques petites inadvertances (on se doit d’être exigeant en présence d’une si belle qualité d’exécution musicale !), hésite parfois entre castillan et judéo-espagnol. Les textes imprimés dans la langue chantée sont traduits en français. 

La première plage, Skalerika de oro est enlevée, exécutée avec vivacité, gaîté ; c’est un bon début entraînant.

Puis la célèbre Una tarde de verano, véritable petit tableau de genre, chanson des frontières mouvantes, comme l’exprime ci-dessus Sandra Bessis elle-même.

La troisième, Notches notches avec ses mélismes, ses ornementations, est très bien introduite, puis accompagnée à la viole de gambe dans un bel effort d’intrumentation. L’interprète se montre aussi amoureuse, langoureuse que le lui suggère son texte…

Dans Kuando veyo ija ermoza l’accompagnement donne l’impression d’un vrai orchestre et l’introduction en est très amusante. Et l’amoureux fonce à bride abattue, enlèvera l’aimée avec ou sans dot ! On le croit…

La beauté de la voix, son étendue, ressortent spectaculairement avec toute la profondeur nécessaire dans la cinquième plage : El rey de Fransia, voix très bien secondée par la viole de gambe et le zarb.

Dans la 6, Yo Hanino, tu Hanina l’accompagnement et l’interprétation elle-même rendent palpable l’optimisme de la situation. D’autres versions qui circulent de cette même chanson sont beaucoup moins optimistes, et Sandra a choisi la bonne !

La septième plage, de caractère religieux : Nuestro senyor Elohenu, rythmée par une discrète percussion est peut-être celle qui fait le mieux ressortir l’intelligence de l’interprétation et la qualité de la voix, l’étendue de son registre.

Bien introduite, puis accompagnée par l’ensemble instrumental homogène, cette belle histoire d’amour très peu connue : Entre las guertas paseando, est bien rendue.

Les deux suivantes sont de typiques “histoires de frontières mouvantes” et de retrouvailles improbables, comme les décrit l’interprète dans le texte qui précède. Dans Ya viene el kautivo, les incessants changements de tonalité s’avèrent un peu… acrobatiques.

La dixième, Romance de Don Boyso, chantée en castillan et non en judéo-espagnol1 raconte une histoire complète, reflet de la période de la Reconquista, petit drame bien présent dans sa progression dramatique efficacement menée. La partition de viole de gambe, souvent en basse continue, n’est pas négligeable dans la réussite.

La 11 Una matika de ruda est une ritournelle légère, spirituelle, pétillante, très bien introduite à la flûte, petite histoire morale illustrant l’éternel conflit des générations, ici trop dominée par la batterie. Ou est-ce au contraire un solo de batterie accompagné d’une ritournelle ? on hésite à trancher cette délicate question…

La douzième plage, Diego León est un très beau chant d’amour exprimé avec conviction a capella. Quelle belle voix ! Et l’on se prend à regretter au passage que de plus nombreuses chansons ne soient pas rendues ainsi par leurs interprètes - Sandra et d’autres - qui n’ont pas d’imperfections, d’insuffisances ou de manque de conviction à dissimuler… Cela ne constituerait au fond qu’un retour aux sources car, dans la tradition, nombre de ces chants, les berceuses notamment n’étaient exécutées qu’a capella

La infantina est un authentique chant de noces peu connu, ou une description de paysage, comme on voudra.

La quatorze, Morenika et la suivante sont nos préférées. Et peut-être aussi celles de Sandra si elle les a placées en conclusion de son disque ! Cette brunette, a capella au début, aux mélismes et vocalises bienvenus, met en valeur la voix superbe, accompagnée vers la fin d’un oud discret et efficace.

L’ultime est le célèbre et toujours émouvant Adiyo,- n’est-ce pas bien normal qu’un disque s’achève sur un adieu ? - avec un accompagnement de l’oud à la tierce et saut réussi d’une octave à la reprise vocale.

Il faut rappeler que le premier disque de Sandra, en 1992, s’achevait déjà sur ce chant d’amour déçu, si connu qu’en concert il est souvent repris en chœur par l’assistance.

Est-il permis au signataire d’exprimer quelque hésitation et d’affirmer qu’il préférait la première version, un peu plus lente, donc plus dramatique, accompagnée d’un émouvant saxo soprano ?

Que Sandra pardonne, c’est peut-être cela, la nostalgie…

Jean Carasso
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