La culture sépharade nous reviendrait-elle en Europe après un détour par l’Amérique du Sud ? On pourrait se le demander.


Après un très bon numéro de Sefardica1 de Buenos-Aires, intitulé “L’identité sépharade”, voici trois numéros successifs de Maguén Escudo,2 du Vénézuela, comportant plusieurs articles originaux, centrés sur l’étude de l’Inquisition en Amérique du Sud. Le n° 120 rapporte nombre de contributions à la IXe Semaine Sépharade organisée à Caracas. Quelle vitalité !

Considérant ces trois éditions comme un tout, notons quelques articles qui ont retenu notre attention, suscitant même notre admiration !

Une réflexion menée sur le livre de l’historien américain Benzion Netanyahu par Ricardo Garcia Carcel, historien lui-même et résumant les points de vue qui s’affrontent dans le petit monde des spécialistes. En très bref : “Tous les conversos restaient juifs (Baer)” ou “C’est l’Inquisition qui n’a cessé de raviver la notion de judaïsme chez des convertis qui n’en avaient cure…, judaïsme qui, sans elle, aurait disparu (Netanyahu)”.

L’historienne brésilienne Anita Novinsky (que l’on retrouve dans les écrits de Nathan Wachtel car ils ont collaboré sur le terrain, au Brésil) a travaillé sur l’indépendance nationale du Portugal et analyse finement sébastianisme (à la mort du roi Sébastien, en 1580, le Portugal est annexé à l’Espagne par le fait d’un union matrimoniale) et messianisme juif, deux mouvements idéologiques importants, en effet comparables : l’espérance du retour : de Sébastien - du messie.

Dans un autre article, traversant l’Atlantique, elle étudie le cas des crypto-juifs du Brésil, au cœur de sa spécialité. Elle établit qu’il était moins difficile pour les conversos du Portugal (dont la sortie du pays était pourtant interdite) de s’embarquer pour l’Amérique que pour tout autre pays d’Europe. Puis, arrivés sur place et au fil des générations, elle explique l’affadissement de leur judaïsme, faute d’enseignement, bien que les femmes crypto-juives n’aient pas été illettrées.

Et pourtant, Rachel Mizrahi,3 plus loin, intitule sa propre contribution : “Cinq cents ans de présence juive au Brésil”. Elle y explique le métissage des crypto-juifs avec les populations locales, chrétiennes, noires, indiennes.4

Matilde Gini de Barantan, sobrement, intitule son travail : “Notes sur l’Inquisition et le crypto-judaïsme en Amérique”, remarquant que l’Inquisition a d’une certaine manière réunis dans la fuite vers des horizons moins dangereux des juifs, des maures, des protestants etc. D’où d’importants mouvements migratoires… Matilde souhaite que ses notes permettent de déchirer le manteau de silence qui recouvre nombre de ces faits, d’ouvrir de nouvelles pistes de recherches.

Bianca De Lima, dans une perspective interdisciplinaire, étude de textes et entretiens, commente la désagrégation du groupe juif de Coro5 dans les années 1900, ayant pourtant laissé des traces profondes dans cette ville.

Quant à José Schraibman, il étudie le rôle prépondérant des femmes dans le maintien d’une certaine forme de judaïsme face à l’Inquisition, assez connu maintenant. De même, il ventile de façon plus fine que “crypto-juifs” ou “sincèrement convertis”, les attitudes de cette population. Ceci commence enfin à être accepté par bien des historiens.

Le destin hors du commun de Samuel Hanaguid (né en 993) est conté en plusieurs épisodes, historiquement bien cadrés, par Joseph D. Benmaman.

Alberto Osorio Osorio, qui vit et enseigne à Panama, examine les causes et les conditions d’arrivée des conversos du Portugal, à petite échelle d’abord, puis par un flot incontrôlable (par l’Inquisition) au XVIe mais surtout au XVIIe siècle dans l’Amérique médiane. Il insiste sur le rôle de plaque tournante de la ville même de Panama, épicentre des routes marchandes, et conclut que ces conversos ayant occupé peu à peu nombre de situations prépondérantes, toute étude sur la région qui n’en tiendrait pas compte, serait incomplète.

Moisès Garzón Serfaty, le responsable de la revue, travaillant finement sur l’année 1669 à Caracas, prise comme exemple, étudie le profil des inquisiteurs en poste : Benito Vásquez de Montiel et Miguel Núñez y Guzmán, leurs notaires et greffiers. Au Vénézuela, explique-t-il, le tribunal de l’Inquisition n’était rien de plus qu’une annexe de l’église, et renvoyait à l’échelon au-dessus, à Cartagène, les cas les plus difficiles.

Il étudie des cas particuliers, dont celui de ce converso Baltasar de Araujo, né à Bayonne (en Galice), transitant avec ses frères par Venise pour rejoindre Salonique où les hommes se firent circoncire. S’instruisant alors de la doctrine catholique, il crut pouvoir retourner sans danger vers Bayonne, mais son retour y fut jugé compromettant par sa famille et ses proches, de sorte qu’il aboutit finalement aux Indes occidentales…6 Tout l’article est passionnant !

Maria del Carmen Artigas nous ramène en Europe où elle étudie la présence juive à Barcelone, depuis les origines jusqu’à sa destruction en 1391, les massacres ayant duré une semaine, du 5 au 12 août.7
Materia giudaica8

Il s’agit d’une revue dont nous ignorions l’existence jusqu’à ce qu’une lectrice nous offre ce numéro, constitué d’actes de deux colloques et de quelques articles supplémentaires.

Ces deux congrès étaient consacrés aux nouvelles découvertes dans les archives de Gérone “la genizah européenne” et de Bazzano en Italie, “la genizah italienne”.

Il s’agit ici d’histoire à sa source, d’histoire brute, de documents d’archives que les chercheurs eux-mêmes, ou d’autres, exploiteront dans des travaux de synthèse.

Michèle Iancu y examine, aux lendemains de la dispute de Tortosa (69 séances du 7 février 1413 au 12 novembre 1414) le contenu des bibliothèques juives, et rapproche de ce qu’elle a étudié en Provence, son terrain d’élection.

Jean Carasso
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