L’exégèse juive

2000 Que sais-je ? PUF  6 avenue Reille 75685 Paris Cedex 14. Bibliographie thématique 127 pages.
ISBN : 2-13-051047-7



Je dirais volontiers des métaphysiciens ce que Scaliger disait des Basques : “On dit qu’ils s’entendent, mais je n’en crois rien.” Si Chamfort avait lu Maurice-Ruben Hayoun, il n’aurait pas même osé cette boutade – ce qui eût été dommage – tant l’expression de l’auteur est claire et vivante au point de permettre au lecteur non initié une illusion, peut-être usurpée, d’intelligence.

Nous faisant connaître Paul Ricœur et André Lacocque, deux savants d’envergure qui entendirent assumer la charge de découvrir comment les juifs ont pensé la Bible des origines à nos jours, Maurice-Ruben Hayoun nous livre, extraite de la préface de leur livre, cette citation : “C’est à l’écriture que fait face la lecture. Le premier effet de l’écriture est de conférer au texte une autonomie, une existence indépendante, qui l’ouvre aussi à des développements, à des enrichissements ultérieurs, lesquels affectent sa signification même…”

Le parallèle fréquent qu’offre l’auteur entre penseurs espagnols et rhénans nous fait mesurer l’esprit d’ouverture dont font preuve dès le haut Moyen-âge les hassidim allemands. Hors de tout souci d’abstraction ou de conceptualisation, ces derniers échafaudent une “raison pratique juive”.

Sur le thème si important des relations entre juifs et chrétiens notons deux points essentiels. Ainsi un non-juif qui suit les sept lois des Noahides prendra part au monde futur : un tel homme vaut autant qu’un grand prêtre, il ne faut pas le traiter à la légère mais “l’honorer plus qu’un juif qui néglige la Tora”. Et : “La descendance d’un prosélyte est toujours juste et vertueuse”. La conduite de l’environnement chrétien revêt d’ailleurs une grande importance car, dit-on : “Si les mœurs des chrétiens sont dissolues il y a de grandes chances que celles de leurs voisins juifs le soient aussi.”

Mal di todus es medyu mal*

Mal général est moindre mal. Extrait du recueil de Drita Tutunovic : Ya sponto la luna analysé dans le numéro 40 de la LS, page 17.



On ne peut tout analyser de ce court volume ramassé dont le contenu va bien au delà d’un simple effort de vulgarisation. Circulons, pour donner à chacun l’envie d’y faire sa propre promenade instructive, à travers les penseurs orientaux, sépharades ou ashkénazes. D’abord Saadia ben Joseph né à Fayyum (Égypte) en 882 qui s’inscrit dans une tradition d’opposition à tout anthropomorphisme. Puis l’Espagnol Judah Halevi (1075-1141) : “Mon cœur est en Orient alors que je me trouve au fond de l’Occident, comment savourer ce que je mange et comment le trouver agréable ? Comment m’acquitterais-je de mes vœux et respecterais-je mes serments alors que Sion se trouve sous le joug des chrétiens et moi dans les chaînes des arabes ? L’abondance de biens en Espagne ne revêt pas d‘importance à mes yeux. En revanche j’aspire à voir la poussière d’un Temple détruit.” Pour lui, fait rare parmi les théologiens de sa génération, le savoir philosophique et l’inspiration prophétique ne sont pas compatibles. Il semble suivre d’assez prêt la doctrine du musulman al-Ghazali pour qui l’intellect humain ne pourra jamais comprendre la réalité divine.

Par contre Ibn Ezra (1 089 Tudèle), médecin, exégète et poète, paraît inspiré par l’exégèse chrétienne. Pour lui “les mots sont le corps alors que le sens profond est l’âme.” Son originalité tient à sa conception de la création biblique. Selon lui elle ne concerne que “le monde sublunaire”, qui n’a pas été créé ex nihilo mais à partir d’une matière terrestre préexistante. Certaines approches surprennent aujourd’hui, comme celle du déterminisme astral auquel Israël aurait été miraculeusement soustrait.

Maïmonide, gloire juive autant qu’espagnole, c’est, au XIIe siècle, une anticipation de modernité. “Médecin, philosophe, théologien, codificateur des lois talmudiques, Maïmonide a donné du judaïsme une formulation philosophique tout en conservant à la révélation mosaïque sa nature propre.” On découvre chez lui “le constant désir d’interpréter, conformément à la raison et à l’enseignement philosophique, de nombreuses exégèses traditionnelles juives qui, prises au sens littéral, seraient aberrantes ou au mieux mystérieuses”. Son aversion de l’anthropomorphisme le conduit à n’accepter qu’au deuxième degré la “voix de Dieu” perçue sur le Mont Sinaï. Il s’agissait selon lui d’une “voix créée” car il faut écarter de Dieu l’attribut de la parole.

La réaction contre la pensée maïmonidienne fut vigoureuse et soutenue par de grands esprits tels Don Astruc de Lunel, Duran de Lunel, Don Vidal Salomon et Don Vidal Crescas; mais le philosophe musulman ibn Rushd (Averroès), juriste médecin, qadi de Séville, puis de Cordoue, allait exercer une profonde influence sur la pensée religieuse chrétienne aussi bien que juive.

Georges Vajda a sorti de l’ombre un grand averroïste juif du XIIIe siècle, Isaac Albalag, originaire des Pyrénées. Albalag critique sévèrement le théologien musulman al-Ghazali, et n’épargne d’ailleurs pas Maïmonide.

Selon la conception élitaire de l’époque, pour Albalag le langage de l’écriture se situe à deux niveaux : le sens obvie pour les simples et le sens profond pour les savants.

Mais le grand esprit d’envergure, rejoignant la grandeur d’un Maïmonide, fut le Français Lévi ben Gershom. Comme l’écrivait Charles Touati, “Gersonide ne se laisse rien imposer par la Bible ni par Averroès.” Néanmoins il conclut à l’origine intemporelle de l’émergence de la Terre.

A partir du chapitre V, Maurice-Ruben  Hayoun aborde la riche matière des Philosophies et Exégèses juives dans l’Europe du XVIIIe siècle, avec essentiellement Moïse Mendessohn pour terminer par la grande époque de l’école allemande contemporaine. C’est encore tout un monde dont l’analyse, même esquissée, dépasserait de loin le cadre étroit qui nous est imparti. Ce qui frappe reste l’unité dans le temps et l’espace, et l’actualité que bien des penseurs de l’Europe moderne trouvaient encore dans une pensée chronologiquement médiévale mais actuelle dans bien des domaines. Cette étude est une éclatante réfutation d’un cloisonnement culturel supposé entre Sefarad et judaïsme franco-allemand. Peut-être l’auteur nous présentera-t-il un jour un tableau du riche judaïsme italien dont Cecil Roth écrivait : “Il n’y a pas eu de pays en Europe où le Juif ait joué un rôle aussi important dans les activités culturelles et où celles-ci à leur tour aient exercé une influence si profonde sur la littérature et la pensée juive.”
 

 
Lionel Levy



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