Itinéraires exemplaires : Fleur d’ortie autobiographie

2001 Biblieurope 50 rue Curial 75019 Paris 190 pages ISBN 2-911398-74-2

Sous cette rubrique nous continuons à publier des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, des points de vue qui, pour être personnels et signés, n’en présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole, du vécu de bien d’entre nous. Dans ce numéro nous avons regroupé diverses monographies qui répondent bien à l’esprit de la rubrique.


L'autobiographie d'Isaac Karako, obstétricien né en 1930, répond à une question de sa fille : “Qu'est-ce que je suis ? Arabe, Juive ou Française ?” Ou Turque, aurait-elle pu ajouter. Tout cela à la fois…

C'est là que réside pour nous l'intérêt de ce livre préfacé par Henri Nahum, spécialiste des Juifs de Smyrne.

Isaac Karako naît en Tunisie de parents ayant fui Smyrne après les massacres des Grecs par les Turcs à l'avènement de Mustapha Kemal (1923). Judéo-sépharades, le père, Marco, avait brièvement fréquenté l'école de l'Alliance, et la mère, Caden, était analphabète. Comme beaucoup de juifs ottomans, ils furent abasourdis par les conditions de vie moyenâgeuses de leurs co-religionnaires à Tunis et s'installèrent délibérément à l'écart du ghetto…, sans pour autant frayer avec la bourgeoisie juive tunisienne, sépharade comme eux, et souvent d'ascendance livournaise.

Chez les Karako, la religion est plus affaire de traditions (souvent culinaires) que de spiritualité. Les superstitions sont fortes. Ainsi le jeune Isaac, “miraculé” après une naissance difficile, est-il privé de jouets afin de le préserver d'un regard divin ! Il n'est pas pour autant privé d'amour, loin s'en faut, et s'adapte parfaitement au monde pluri-culturel de la Tunisie d'alors, où Italiens, Français, Arabes et Juifs cohabitent en parfaite harmonie. Ses parents, qui parlent mal le français sont, eux, beaucoup plus isolés mais unis et anxieux de voir leur fils unique réussir.

A ce propos, l'auteur rapporte que les professions de médecin et d'avocat, si prisées dans notre communauté, étaient les plus facilement “exportables” : on porte son fonds de commerce dans sa tête ! Pour les Karako, la Tunisie n'était qu'un passage… Ils sont d'ailleurs toujours de nationalité ottomane, ce qui leur évite quelques avatars pendant la guerre de 40, et c'est leur fils, devenu Français à l'âge adulte, qui les “mariera” civilement, trente ans après leur union religieuse !
Isaac Karako fait ses études de médecine à Montpellier, et rentre dans “son pays”, celui de sa naissance, avec sa jeune épouse. Il exerce dans des zones difficiles, un peu à la manière des “médecins sans frontières” d'aujourd'hui. Favorable à l'indépendance de l'Algérie, il est rattrapé par l'Histoire quelques années plus tard, quand les Français sont supplantés par des Tunisiens dans les postes hospitaliers. La famille s'installe à Paris.

Lorsque sa fille a douze ans, en pleine guerre des Six jours, elle demande à brûle-pourpoint à son père : “Dis, papa, c'est qui, les Juifs ?” Trop occupé par ses problèmes personnels et professionnels, l'auteur a négligé de transmettre son identité à ses enfants. Il est vrai que pendant 400 ans, en Turquie, cette transmission allait de soi.

Nous sommes nombreux, dans la génération d'après-guerre, à nous interroger sur nos origines, car le vingtième siècle a été celui de la rupture avec les modes de vie précédents. C'est en cela que le livre d'Isaac Karako est touchant.
Pour moi, c'est plus l'aventure de ses parents que je trouve exemplaire du destin des judéo-sépharades. Celle de l'auteur rejoint celle de millions de rapatriés d'Afrique du Nord, malgré les différences selon les pays d'origine.
Ce couple tendrement uni - et fortement matriarcal - parti de Symrne sans rien, ne parlant que turc, ladino et grec, est profondément convaincu de sa supériorité sur les Juifs tunisiens arabophones. Leur fils ne peut être qu'un membre de la bourgeoisie juive, à laquelle ils n'appartiennent pas non plus. Ce fils qui devra à un autre exil, vers la France celui-ci, la douleur de ne plus savoir qui il est ni d'où il vient…

Comment se définissent aujourd'hui les petits-enfants de Caden Karako, née à Smyrne vers 1905, et incapable de lire le nom de la rue où habite son fils à Paris ? Si seulement on pouvait affirmer que ces émigrations successives apportent plus qu'elles ne coûtent…

Brigitte Peskine
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