Itinéraires exemplaires : Enracinements (1) et Nostalgie (2)

(1) 2001 Manuscrit.com Édition numérique 5 bis rue de l’asile Popincourt 75011 Paris Fax 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com 183 pages ISBN : 2-7481-0693-X
(2) 2001 Manuscrit.com Édition numérique 5 bis rue de l’asile Popincourt 75011 Paris Fax 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com 158 pages ISBN : 2-7481-0252-

Depuis quatre à cinq ans dans notre milieu, de nombreux récits de vie paraissent : volonté de transmettre une expérience vécue, de mettre par écrit une parole avant qu’elle ne s’éteigne. Cela sans doute parce que nous arrivons en 2002, à la fin des 50 ans nécessaires à la libre circulation des archives et parce que surtout les témoins de l’avant-Shoa et de la Shoa sont maintenant les derniers. Le XXIe siècle ne commencera véritablement qu’après ceux-là, qui dès lors appartiendront pour nos petits enfants à l’Histoire.

C’est cette tâche que vient d’accomplir Raphaël Marco dans ses deux ouvrages “Nostalgie” et “Enracinements”, qui sont en fait deux façons différentes d’aborder une même réalité, la sienne, son histoire. La saga Marco illustre ce que chaque Juif peut raconter sur sa propre histoire familiale. Des situations picaresques ou rocambolesques, des parcours sinueux, des grands-parents et des parents dont les origines entrecroisées ont accompli une sorte de mondialisation avant la lettre : grands parents maternels judéo-espagnols d’Izmir, grands-parents paternels de Beyrouth et d’Afrique du Nord. Notre narrateur né et élevé en Egypte mais de nationalité libanaise et qui ne connaît pas le Liban.
Des oncles, des tantes, des cousins en Amérique du Sud, au Canada, en Australie, en Angleterre.


Regarder un même objet sous plusieurs angles, façon de voir, de comprendre qu’utilisent les maîtres du Talmud. Tradition avec laquelle l’auteur renoue peut-être sans le savoir. Raphaël Marco est passé de l’oralité à l’écrit à la demande de son fils Jean désireux d’offrir à son petit-fils arrivant au monde, l’histoire familiale dont il est issu. Dans cette insistance nous retrouvons là notre désir, celui de nos enfants comme de nous-mêmes de savoir ce qui nous enracine dans l’espace comme dans le temps pour comprendre qui nous sommes. Cela mais aussi cette question qui nous est chevillée à l’âme et au corps et que les événements du 11 septembre 2001, nous ont encore obligés à nous poser : pourquoi restons nous juifs ? Qu’est-ce qu’être juif ?

Raphaël Marco aura offert à Jean et à ses enfants le cadeau le plus précieux, celui de pouvoir asseoir son identité pour être présent au monde, vivant.

Le second intérêt de ce récit est pédagogique. C’est à mon sens le type d’ouvrage qu’un professeur d’histoire peut utiliser comme illustration de la naissance du communisme en France qui est apparu comme un progrès. Comment un tel mouvement comme la Révolution française est issue non du petit peuple mais bien de la bourgeoisie. Comment pour des raisons de droit, de loi et de justice, auxquelles la tradition juive est sensible, nombreux sont les juifs à y avoir adhéré. Ecrit dans une langue claire et déliée qui garde la saveur de l’école de Jules Ferry, enseignée dans les écoles de l’Alliance, ce récit est une photographie représentative de cette époque. La réflexion de l’auteur sur la création de l’état d’Israël comporte aujourd’hui dans le contexte politique actuel une résonance particulière. Les mêmes questions semblent se poser depuis 50 ans.

Dans “Nostalgie” Raphaël Marco raconte l’arrivée successive de 1946 à 1954 des six frères et sœurs et des parents à Paris. Le récit est conduit à la première personne à travers l’œil du petit dernier qui observe les autres membres de la famille. Marco utilise un procédé littéraire intéressant qui fait ressortir ce sentiment diffus que celui que nous sommes aujourd’hui n’est pas celui que nous étions hier de sorte que, lorsque la parole fait revivre l’enfant ou l’adolescent que nous avons été, c’est comme s’il s’agissait d’une autre. Le narrateur nous transmet cette étrangeté en passant du “je” au “il”, parfois dans une même phrase.

Dans “Enracinement”, le même récit est repris mais en se plaçant du point de vue de chacun des frères et sœurs, par le truchement de lettres qu’ils auraient écrites. Ce deuxième procédé littéraire est également intéressant dans le chassé-croisé des idées et des sentiments des frères et sœurs sur un même sujet.

Malgré la qualité certaine de la langue, le livre n’est pas dans l’ensemble un grand moment de littérature mais un magnifique témoignage. Cependant la première page de “Nostalgie” est une anthologie de la réminescence, une madeleine proustienne orientale.

Doubler une leçon d’histoire d’une leçon de beau français, n’est-ce pas une gageure intéressante pour un professeur ?

Jacqueline Baran
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