Etude : la nuit de larmes du 25 novembre 1943 à Paris


Les juifs espagnols, référencés comme tels au Consulat Espagnol de Paris
- 2000 sujets con documentos españoles en regla1 sur les 35000 sefaradis alors en France - avaient été plus ou moins informés, par voie d'affichette dans le hall du Boulevard Malesherbes, laissant à la rumeur le soin de colporter la mauvaise nouvelle : la protection dont ils avaient bénéficié depuis le recensement d'octobre 1940 - pas d'arrestation en tant qu'espagnols, pas de déportation, pas d'étoile jaune, pas de confiscation de leurs biens d'ailleurs administrés par la Chambre de Commerce Espagnole - s'achevait.


En effet, l'Ambassade d'Allemagne à Paris avait informé, le 26 janvier 1943, les instances diplomatiques “protectrices” qu’à partir du
31 mars 43, les ressortissants juifs des pays neutres ou alliés devaient ou bien quitter le territoire français ou bien subir les mesures imposées aux autres juifs vivant en France. Le consul - désormais Alfonso Fiskovitz qui a succédé en mars/avril 43 à Bernardo Rolland, “débarqué” à la demande des Allemands - ne pourrait plus rien envers ceux qui ne “rentreraient” pas en Espagne.

Pure formule : ne rentre pas qui veut, fût-il possesseur de documentos españoles. Les chiffres, dérisoires, de rapatriés bientôt le prouveront : 79 le 10 août 1943 par Hendaye, un deuxième groupe (nombre non précisé), organisé par le consulat de Toulouse, franchissant la frontière par Cerbère le 1er octobre, un troisième groupe, 33 sefaradis, composé par les consulats de Perpignan et Marseille, et cautionné par l'Ambassadeur Lequerica,2 passant les Pyrénées fin octobre.

Total : au moins 112 privilégiés, détenteurs, apparemment, du fameux passeport dit Primo de Ribera.3 Dont 80 Parisiens, sur 314 juifs4 que la Préfecture de Police, et par voie de conséquence, la section anti-juive de la Gestapo, a dûment recensés comme dotés de la nationalité espagnole, telle qu'elle figure sur la carte verte d'étranger. Pourtant, la Camara de Comercio de España à Paris enregistrera, au cours des années d'occupation, 124 membres sefaradis, dont on peut supposer qu'ils sont tous des chefs de famille. évaluons ces familles comme composées de trois, quatre ou cinq personnes. Ce qui laisse induire que le nombre de judéo-espagnols enregistrés au consulat pourrait se tenir, au bas mot, entre 250 et 500. Et ce, en ne tenant compte que de ceux d'entre eux qui sont commerçants, et parmi ceux-ci, détenteurs d'un Registre du Commerce. Ce qui laisse induire que bon nombre de judéo-espagnols ne se sont pas présentés au recensement.

Le reste des 314 juifs enregistrés lors du recensement d'octobre 1940, soit 234, en principe, prendrait ses risques s'il n'entrait pas en clandestinité.

Après un délai de grâce, - au cours duquel Pierre Laval joue un certain rôle positif pour ne pas entrer en conflit avec les pays neutres représentés à Vichy, avant de s'incliner le 23 novembre,5 - le coup s'abat dans la nuit du 25 au 26 novembre 1943. Les agents-capteurs de la Préfecture de Police, sur injonction allemande, et malgré une réponse dilatoire du Préfet de Police, frappent brutalement aux portes de familles juives hongroises, italiennes, suisses, portugaises, suédoises, danoises, finnoises. Et espagnoles.
Un total, toutes nationalités confondues, de 275 arrestations. Sur le chiffre de judéo-espagnols arrêtés, 50 inscrits au Consulat d'Espagne à Paris avaient déjà commencé leurs formalités de rapatriement.6
Faites les comptes ; on peut supposer, eu égard à la méticulosité bureaucratique allemande en la matière s'en tenant aux seuls noms du fameux fichier, que la liste des arrestations réclamées à la Préfecture de Police se montait, en principe, à 314 moins 80 rapatriés. évaluons le nombre d'arrestations réalisées à une centaine. Donc plusieurs dizaines de judéo-espagnols (quelque 130 ?) auront échappé, par chance, par précaution, par clandestinité.7 On en trouvera quelques-uns le lendemain matin, les traits tirés, le visage en larmes, se pressant dans le hall du Boulevard Malesherbes qu'ils ont franchi, non sans appréhension, sous l'œil goguenard d'un inspecteur qui, sur le trottoir, mégot aux lèvres, et gabardine miteuse, surveille les allées et venues et prend des notes. Le Consulat, transformé en bureau des pleurs l'espace d'un matin, ne réagit apparemment pas.

Car, de ces Espagnols emmenés dare-dare à Drancy, seuls seront libérés quelques-uns, le 25 février 1944, sur l'intervention, apparemment dirigée de ses supérieurs, et bien tardive, du consul Alfonso Fiskovitz, sous condition qu'ils soient immédiatement mis dans un ou deux wagons pour l'Espagne, ce qui sera promis. Apparemment, les 23 libérés référencés par Klarsfeld le 25 février, dans son Calendrier. Et qui seront incorporés dans une double liste de demandes de visas - 36 au total - présentée par le consul Fiskovitz à l'Ambassade d'Allemagne. Acceptation accordée… le 26 juillet 44 alors que les voies ferrées entre la région parisienne et les Pyrénées (où se trouve retenu, en juin 44, un groupe de 73 sefaradis, pourtant dotés de visas d'entrée en Espagne) sont au cœur des combats pour la Libération…

Entre temps, plusieurs dizaines des judéo-espagnols arrêtés la nuit du 25 au 26 novembre ont été déportés sans que les Allemands en aient averti le consul. Dans deux convois : le 66 du 20 janvier suivant pour 46 d'entre eux, le 67, du 3 février suivant, pour “une trentaine d'autres”.8 Chiffres à incorporer dans le nombre total de déportés classés espagnols : 145.

Qui étaient-ils ? Comment s'appelaient-ils ? Telle était notre motivation en entreprenant cette mini-étude. Echec. On sait qu'à partir de juillet 43, Brünner avait décidé de supprimer, sur les listes de déportation, la nationalité des déportés, considérant qu'il ne fallait retenir que le seul critère de juif. En revanche, cette nationalité était inscrite au Bureau des Entrées du camp, et c'est à partir de ces fiches d'entrée que le commandement juif de Drancy a pu transmettre après la guerre des chiffres par nationalités.9


Or, l'espoir de retrouver ces noms, par déductions reposant sur les lieux de naissance, ou sur la consonance, est fallacieux. Un décompte “au doigt” des listes de déportés des deux convois impliqués ne donne lieu à aucune satisfaction intellectuelle qui soutiendrait la mémoire due aux malheureux. On trouve, en effet, dans le premier convoi, par exemple, 42 Saloniciens et 56 Constantinopolitains. Sans parler des natifs d'Andrinople, de Rustchuk ou de Smyrne. Et le deuxième convoi comporte 30 Saloniciens et 25 Istambouliotes. Grand total : 153. Donc deux fois supérieur au chiffre des déportés enregistrés comme de nationalité espagnole.

La réponse ne semble pas se trouver “toute faite” dans les archives de la Préfecture de Police. Un spécialiste que nous avons interrogé
- Jean-Marc Berlière, auteur de plusieurs ouvrages en la matière - nous a aimablement répondu qu'il faudrait procéder… fiche par fiche ! Ou, à la rigueur, fournir aux Archives de la Préfecture de Police des noms de supposés arrêtés pour confirmation ou non. (et pas le cheminement inverse, pour respecter les lois en vigueur sur la préservation des personnes). La réponse est-elle dans celles du Consulat d'Espagne, à Alcala de Henares, le consulat de Paris ayant probablement eu connaissance de ses subditos arrêtés ?

Mais d'ores et déjà, une question intrigue : pourquoi les espagnols libérés le 25 février 44 se trouvaient-ils encore à Drancy deux mois après leur arrestation alors que 76 autres avaient été déjà déportés ?

Comment expliquer cette partition entre déportés immédiats et futurs libérés ? Haïm Avni déclare n'avoir rien trouvé, sur ce point, dans le rapport rédigé par le consul Fiskovitz sur son action en France et déposé aux Archives du Ministère des Asuntos Exteriores10. Claudine Cohen-Naar qui a bien voulu relire le présent article, et dont le père, pourtant possesseur du passeport dit “Primo de Rivera” a été déporté avec son épouse, tous deux arrêtés cette dramatique nuit du 25 au 26 novembre, émet une hypothèse : “le gouvernement de Franco ne voulait pas de juifs sur son sol. Peut-être croyait-il que Berlin n'oserait pas déporter des sujets espagnols. Car c'est seulement après la première déportation que l'Espagne a réagi”. Pour sa part, l'historien espagnol Antonio Marquina s'est montré sévère dans un article d'El Pais, du 1er avril 1985 qu'on ne lit pas sans gêne d'ailleurs : “Franco a empêché l'entrée en Espagne de 5000 juifs qui avaient leurs papiers en règle. Ils étaient espagnols comme les autres. Sa politique fut cynique et obstructrice”.

Ce distinguo dramatique résultait-il de subtilités entre subditos et nationaux que les Allemands exigeaient mais dont le Consulat ne faisait pas forcément une condition sine qua non de rapatriement ? Le Consulat, en effet, avait obtenu de Berlin, le 30 avril 1943, l'autorisation d'accorder des visas à 90 “protégés espagnols” bien que non pourvus du passeport “Primo de Rivera”. Victoire qui étonna et stimula le consul Fiskovitz au point qu'enhardi, il réclama alors l'extension de cette autorisation à “ceux qui ayant obtenu la nationalité espagnole par décrets avaient néammoins omis, par ignorance ou négligence, de s'inscrire au Registre Civil du Consulat”.11 Echec. Mais ces deux tentatives, mettant entre parenthèses toute argutie sur la nationalité de jure ne prouvaient-elles pas qu'avec un peu de pugnacité, le consul Fiskovitz aurait pu énergiquement intervenir pour faire libérer, dès le matin du 26 novembre 43, ceux qui seraient déportés deux mois plus tard ?

F. E
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