Vida Propia (roman) - Vicky Nizri

En espagnol du Mexique. 2000 Elpirul Mexico 245 pages.  ISBN 970-701-041-X.

Dans ce roman publié au Mexique, l'auteure, Vicky Nizri, évoque la vie de sa grand-mère, née Esther Alaballi à Monastir, en Macédoine, en 1910.

La famille s'exile un an après sa naissance, chassée par la guerre gréco-turque. Après Buenos-Aires et Santiago, ses parents s'établissent à Temuco, au Chili. Sept autres enfants vont naître ; le père, pêcheur devenu paysan, tire le diable par la queue. Heureusement, le frère de la mère, Tio Beny, les dépanne occasionnellement, depuis New York d'abord, puis Mexico où il s'est fixé.

La mère d'Esther n'est pas une femme tendre. Esther se sent plus proche de son père, mais à la puberté, tout change : elle est passée du côté des femmes. Intelligente, désireuse de faire des études, elle se jure de ne pas ressembler à sa mère, fille de rabbin, mariée à quatorze ans, héroïque martyre de sa condition.

Lorsqu'Esther a 19 ans, le miracle se produit : elle quitte son village et son pays pour accompagner son père au Mexique. La traversée en bateau, puis la grande ville moderne qu'est Mexico lui ouvrent des horizons nouveaux.

En fait, on l'a fait venir pour épouser le beau-frère de l'oncle Beny, riche, veuf et père de trois jeunes enfants.

Esther va élever ces enfants, en avoir trois à son tour, et connaître le destin d'une femme de son temps, ni meilleur ni pire. Plutôt meilleur, en vérité, car elle échappera à la Shoah.

Le roman se termine quand, veuve à son tour, moult fois grand-mère, et seule dans la maison dont elle détient enfin les clés, elle se sent pour la première fois elle-même : alma de las llaves.




S'il ne s'agit pas là d'un parcours féministe, il s'agit bien d'un parcours de femme, et l'on comprend la sympathie, la compassion de l'auteure : je les ai partagées. Ce qui me frappe, dans cette trajectoire, c'est que les pires ennemies d'Esther ont été des femmes : la sœur et la mère de son mari, qu'elle appelle “la Hyène”… (La sœur Sara, est surnommée “la Turque”, car née à Constantinople !)

La vie devient une guerre quotidienne, mesquine, sans trêve, sauf les quelques années passées à Guadalajara, où Esther danse, conduit sa voiture, s'amuse avec ses amies, enfin libérée du joug. Mais bien vite, c'est le retour.

Une guerre de tranchées, dont le terrain est la cuisine, et les enfants les otages innocents.
Esther pense d'abord qu'on lui reproche de remplacer la première épouse, mais elle apprend que la pauvre Mathilde a subi le même sort. Peut-être même est-ce de cela qu'elle est morte…

Alors pourquoi ? Esther n'a pas de réponse. Moi non plus. Mais peut-on aimer dans un climat de haine ? Aimer son mari, aimer les enfants qu'il a eus d'une autre, aimer les siens propres ? Il apparaît, et c'est à mon sens le message le plus douloureux du livre, qu'Esther ne peut, en tout cas, aimer ses filles : sa première née refuse son lait et son affection. La petite dernière - un accident - Esther la confie à une nourrice qui devient une véritable maman de substitution.

Contrairement à ses espoirs, la mort de “la Hyène” ne libère pas Esther : elle voit son mari se transformer, devenir une belle-mère-bis, aussi humiliant, avare et implacable que la suegra. Est-ce la réalité des faits ou l'interprétation dépitée d'une femme amère ?

Car ce mari, Max, n'est pas un mauvais homme. C'est juste un homme de son temps, un juif sépharade.
Esther en vient à le haïr et le quitte en 1942 pour rentrer avec ses enfants au Chili. Elle se fait une joie de retrouver sa mère, hélas, devenue sénile, qu'elle a idéalisée pendant ses années d'exil : une mère qui n'eut jamais un geste de tendresse envers sa fille aînée. Est-ce, comme le pense Esther, “par honte d'avoir donné naissance à une fille” ? A Temuco, elle ne trouve que pauvreté et désolation. Le voyage de retour à Mexico est peu glorieux. Max l'accueille bien, néanmoins ; en tout cas pas plus mal qu'avant. Ils vivront ensemble jusqu'à la mort de Max, à la fin des années cinquante.

Ce livre soulève beaucoup de questions sur les rapports mère-fille, la cruauté des femmes envers les femmes, l'incompréhension des hommes, la “malédiction” d'être née femme. 

Vicky Nizri charge sa “grand-mère romancée” de problématiques modernes, qui assombrissent, à mon sens, le destin d'Esther. La condition décrite était celle des femmes de son époque. Elle a subi la méchanceté de sa belle-mère et n'a trouvé aucun appui chez son époux. Mais sa révolte ne s'est pas traduite en actes, car Esther était, qu'elle le veuille ou non, conditionnée pour obéir. Elle a fait partie d'une génération charnière. Sa petite-fille a pu, non seulement verbaliser la souffrance de sa nona, mais sans doute l'éviter. 

On le lui souhaite. On se le souhaite !

Brigitte Peskine
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