Témoignage : Marseille, Avril 1942 : un singulier "retorno"


Marseille a froid en ce début de 1942. Froid et faim. Faim et peur : la police, toute dévouée à Vichy, dans cette ville qui a fait un triomphe au chef de l'État-croupion et a donné le nom de Maréchal Pétain au quai du Port et au lycée Saint-Charles, traque, sans état d'âme, communistes, francs-maçons, gaullistes. Et juifs dont le Docteur Bouyala, chef de la section départementale de la Légion Française des Combattants, qui compte 15000 adhérents dans le département, a déclaré qu'il fallait “traquer, parmi les Juifs, les sans-scrupule et sans pudeur, ceux qui n'ont pas de patrie, et ont fait de notre France une caverne de voleurs”. 

Juifs, dont le préfet du Rhône, Viguier, administrateur extraordinaire de la ville, a ordonné, le 22 juillet dernier, le recensement : 18305 juifs pour les Bouches du Rhône, dont 15000 pour la seule ville de Marseille. Parmi lesquels 1928 enregistrés comme apatrides. Et qu'un rapport du chef de la Police aux Questions Juives de Marseille a définis, trop justement hélas, comme “nomades qui vivent d'hôtel en hôtel ou chez des amis”. En réalité, “des malheureux en quête de départ, qui courent tous les consulats, en collectionnant les visas les plus exotiques, pour pouvoir être considérés comme en train de partir”.1 Plus de 35 000 demandes enregistrées à la fin mai 1941 dans les bureaux de la HICEM. Et combien d'autres, plus discrètes, chez Varian Fry ou auprès de filières d'évasion clandestines, fausses ou vraies ?

Une de ces familles, bientôt à la recherche d'un visa, aura plus de chance que les autres : son chef de famille, né Salonicien, possède un passeport espagnol, apparemment délivré à Budapest, alors qu'il travaillait, avant-guerre, dans l'importante filature détenue par son oncle. Mais sa femme est française depuis 1937, comme le sont les deux enfants. Tous quatre, Parisiens, alors en vacances à Bagnoles-de l'Orne, mais que l'exode de juin 40 a poussés sur les routes, “dans une vieille Ford que nous nous sommes procurée et qui tient à peine debout”, raconte le témoin de l'aventure. “Nous échouons, cahin-caha, à Marseille”, alors fourmillant de dizaines de milliers de réfugiés cherchant un toit pour dormir. Une population qui, référencée avant guerre comme totalisant 801000 habitants, vient d'en décompter quelque 900000 en l'espace de quelques mois de défaite.

Le temps de louer un appartement. D'où les chasse la police de Vichy, en tant qu'étrangers. “Sans un regard des voisins. Sans un mot de leur part”. Chambre à l'hôtel. Rencontre d'un ami qui presse le chef de famille de “rentrer” avec les siens en Espagne, puisqu'il détient le fameux passeport protecteur.

Posséder un passeport espagnol est une chose. Obtenir un visa, une autre, nous l'avons assez décrit dans la LS 28. Et l'intéressé de harceler le seul consulat d'Espagne en zone libre, celui de Marseille, rue de Paradis. Où il subit, de la part de leur interlocuteur (qui ne sera jamais le consul mais, en toute logique, le chancelier) sarcasmes, réflexions acides, truffées de vosotros du plus mauvais goût. Auxquels notre ami, imperturbablement répond, avec obstination, par “Je suis espagnol. J'ai le droit de rentrer en Espagne !”

Au début de 1942, un juif français ou étranger peut encore sortir de France dès lors qu'il est pourvu d'un visa. L'interdiction de sortie à tout juif, français ou étranger, ne sera édictée par le gouvernement de Vichy qu'en juillet 42.

Visa finalement obtenu.3 “Sur le seul passeport de mon mari”, raconte, à l'intention de la LS, cette judéo-espagnole de 88 ans, parfaitement en bonne santé, et qui désire garder l'anonymat. “Pas de visa pour moi. Pas de visa pour les enfants. Mais tout à notre joie, nous ne remarquons pas ce défaut de visa. 
Entre temps, mon beau-frère, avec qui je me trouve dans un salon de thé, est arrêté en tant qu'étranger et emmené à bord d'un bateau-prison. Par bonheur, il détient sur lui en permanence son passeport espagnol. Ce qui lui vaut d'être libéré. Preuve de l'efficacité du document.


Cet étonnant document - l'horaire de mai 1942 de la Deutsche Lufthansa et l'adresse de sa seule agence en France, à Marseille - communiqué par l'historien Robert Espérou confirme en tous points le témoignage de notre amie et le consolide...

Vient le jour du départ. Mon mari s'est procuré des billets d'avion pour Barcelone. Ne me demandez pas comment ni auprès de quelle compagnie, en ces temps où tout vol est interdit dans le ciel français.” A cette question, Robert Espérou, historien et auteur d'une somptueuse étude sur Air-France et la guerre d'Espagne,4 à qui nous avons soumis ce témoignage a bien voulu répondre : “aucune société espagnole ne dessert les territoires français en 1942. Les relations aériennes franco-espagnoles sont au point mort depuis la victoire de Franco. L'aviation civile française en métropole se présente sous forme d'un service de liaison assuré par des avions et équipages d'Air France, sous contrôle étroit des commissions d'armistice allemande et italienne (un circuit fermé : Lyon-Vichy-Toulouse-Marseille). Pas d'aviation civile italienne non plus : la ligne Ala Littoria Lati dessert Lisbonne, par Palma et Melilla, en évitant la France. En revanche, en avril 42, la Deutsche Lufthansa assure six fois par semaine sa ligne K 22 : Berlin-Stuttgart-Lyon-Marseille-Barcelone-Madrid-Lisbonne et vice-versa. Air France, dont le siège est alors à Marseille, 217 Promenade de la Corniche, est l'agent général de la D.H.L. L'admission à bord implique que “les passagers français soient en possession d'un passeport avec le visa d'entrée en Espagne portant la mention Via Aérea”. 

Repassons la parole à notre témoin : “Bref, nous voici un beau matin d'avril 42 à Marignane. Sans bagages puisque nous n'avons connu qu'une vie de nomade deux ans durant.

Le temps de prendre un repas où figurent, je m'en souviendrai toujours, des petits pois, denrée rarissime à l'époque, et nous montons, sous le regard de Français qui s'interrogent sur nous, dans un petit avion, à peine dix places, mais dans lequel nous remarquons la présence d'uniformes, qui nous apparaissent comme allemands”. “Cet avion, nous fait remarquer Robert Espérou, est un Junker 52 qui comporte plutôt quinze places. Reste à savoir comment un couple de juifs, accompagné de leurs enfants, a pu embarquer dans un avion à croix gammée. Peut-être les autorités allemandes ou vichystes ne tenaient pas à s'attirer des difficultés avec le régime franquiste qui avait une politique antisémite plus modérée et qui a pu, en ce cas, étendre sa protection à des ressortissants espagnols, quelle que soit leur confession”. Nos lecteurs savent l'environnement diplomatique à cet égard : et l'historien d'Air France, dont l'histoire des rapports judéo-franquistes n'est pas la spécialité n'est pourtant, intuitivement, pas loin de la vérité.

Au surplus, remarquons qu'en avril 42, en zone non occupée, aucun tampon “JUIF” ne marque les pièces d'identité (il ne sera imposé que dans la seconde quinzaine de décembre). Notons également que cette famille porte, aussi bien pour la femme que pour l'homme, un nom à consonance espagnole.

“Vol, poursuit notre témoin, au cours duquel un de mes enfants est saisi d'une nausée qui se déverse sur moi, mais qui irrite fort ma voisine, une dame fort âgée, et qui se révèle être allemande…

Aérodrome de Barcelone. A la descente d'avion, je suis saisie de frayeur quand un homme en uniforme, dont je me demande toujours s'il est allemand ou s'il appartient à l'équipage prend mon fils dans ses bras pour l'aider à quitter l'appareil. Je le lui arrache sans ménagement.

Orangers, massifs floraux, parfums… Nous attendent mon beau-frère et un cousin de mon mari déjà en Espagne. Heureusement. Car les difficultés commencent. Mon mari passe. Moi, pas. Les enfants non plus. Le fonctionnaire a découvert, en effet, l'absence de visas sur mon passeport et ceux de mes enfants. Absence que nous découvrons en même temps que lui, convaincus que le visa de mon mari valait pour toute la famille. Ce n'est pas tout : il louche sur mon nom de naissance, et sur mon lieu de naissance : Salonique. Trente minutes de discussion pendant lesquelles nos deux enfants savourent, pour la première fois de leur vie, des… bananes ! Le fonctionnaire, qui nous apparaît comme un employé aux écritures, répète avec insistance, en me fixant dans les yeux : “Catolica ? Catolica ?” Je réponds par l'affirmative et suis toujours convaincue, soixante ans après, qu'il m'a forcée à cette réponse.

L'hôtel n'a rien à nous offrir à manger : c'est dimanche. Patience ! Lundi, il y aura du taureau au menu : le taureau tué lors de la corrida 
de la veille ! C'est alors, paraît-il, la tradition du lundi en une Espagne qui manque de viande.

Au bout de huit jours, je peux me faire comprendre. Au bout de trois mois, je parle couramment espagnol.

Deux mois passent et nous trouvons, pour une bouchée de pain, une sorte de maison fort jolie avec jardin, mais largement délabrée. Et que nous retaperons. Chauffage par brasero central. Nous y accueillerons toutes sortes de fuyards ayant passé clandestinement les Pyrénées. De même hébergerons-nous mon beau-père et ma belle-mère, venus de Paris par train (dans une des opérations de rapatriement du consulat de Paris ? ou d'eux-mêmes, je ne sais).

Nous verrons également arriver le fameux convoi de rapatriés de Salonique. Ils ne rencontreront jamais d'hostilité de la part des Espagnols qui bientôt m'appellent la Francesa. Fruits, riz, légumes se trouvent en abondance… Seul le pain blanc manque : il est au maïs.

Nous vivons vraiment à l'aise. Nos ressources proviennent d'une petite entreprise artisanale que nous avons créée avec quelques amis : nous fabriquons un espesante, sorte de poix pour améliorer l'imperméabilisation de tissus, dans un chaudron que tous nos amis sont fermement invités à baratter chaque fois qu'ils nous font visite. (Il y a là des de Botton, des Nahmias, Henri Benarroya, le docteur Amar.)

La vérité m'oblige à reconnaître que lors de notre séjour, nous n'avons jamais eu à nous plaindre de l'Espagne de Franco. En revanche, quand nous rentrerons en France, mon mari aura la surprise de se voir interpeller par la Préfecture de Police qui le jettera, pour quelles raisons nous ne le saurons jamais, en… prison. Certes un ou deux jours. Le temps d'une vérification, apparemment. Peut-être un vieux mandat d'arrêt du régime de Vichy. Oui : le soleil espagnol avait décidément disparu de notre horizon…”

                                                Recueilli par F.E.
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