Shalom India, histoire des communautés juives en Inde - Monique Zetlaoui

2001, Éditions Imago, 7 rue Suger 75006 Paris  366 pages.  ISBN : 2-911416-37-6.


Depuis l'Antiquité, l'Inde abrite des communautés juives qui ont toujours pratiqué leur religion en toute liberté et dont la caractéristique, au contraire des autres diasporas, est de n'avoir jamais souffert d'antijudaïsme, hormis l'épisode portugais sur la côte du Malabar au XVIe siècle.

Divers groupes juifs se répartissent dans l'ensemble du pays :

- les Juifs de Cochin (Sud du sous-continent), composés de Noirs (les Malabari) et de Blancs (les Paradesi), commerçants actifs établis depuis le roi Salomon dans le Kerala et parfaitement assimilés à la société indienne ;

- les Bene Israël (de Bombay à l'Ouest à Calcutta à l'Est), à l'origine presseurs d'huile, longtemps coupés du monde juif et considérés comme une des dix tribus perdues après la destruction du temple de Jérusalem ;

- les Baghdadi, venus du Moyen-Orient (Irak, Syrie, Perse) au XVIIIe siècle, enrichis par la vente – alors légale - de l'opium et proches des Européens ;

- les Mizos, aux frontières de la Birmanie, autrefois farouches guerriers, revendiquant depuis peu leur appartenance au judaïsme et se prétendant mystérieux descendants de la tribu de Manassé ;

- Les Sépharades venant d'Espagne et du Portugal, du Royaume d'Orange (Hollande), du Maroc, de Turquie par vagues successives.

Ces communautés ont eu, tout au long de leur histoire, une nette tendance à ne pas se mélanger et à pratiquer une endogamie assez stricte. Chacune a cherché à préserver ses privilèges pour se situer au niveau des castes supérieures.

Dans ce livre, fort minutieux, fourmillant de noms, de détails, l'auteur étudie notamment l'histoire et les traditions de ces juifs sépharades indiens fort bien intégrés dans le système des castes et éclaire leurs relations, d'une part, avec les divers occupants,1 puis, d'autre part, avec les nationalismes indiens, l'essor du mouvement sioniste et le retour en Israël.
 





Monique Zetlaoui, historienne et diplômée de l'Ecole des langues orientales, met en évidence leur rôle constant dans la vie du pays tout au long des siècles et souligne les particularités des relations entre ces différentes communautés israélites et leur judaïsme.

Parmi les questions légitimes que l'on se pose : pourquoi l'Inde ?

En fait, le commerce avec l'Inde n'est que le prolongement de celui effectué en Méditerranée. Les juifs sépharades et les Arabes faisaient circuler sur le marché méditerranéen des épices, des parfums, des plantes médicinales, des étoffes teintes qu'ils allaient chercher en Inde d'autant que les États chrétiens (Espagne, en particulier) les avaient chassés du commerce nord-méditerranéen.

Avec la découverte de la route des Indes (contournant le Cap) en 1497 par Vasco de Gama, le bassin sud-méditerranéen va perdre son monopole du négoce au profit des Portugais. Entre l'Inquisition de l'Espagne qui va ultérieurement annexer le Portugal et l'appauvrissement de leurs marchés traditionnels, certains Sépharades vont tenter de s'implanter sur le marché indien en expansion, qui va les accueillir sensiblement dans les mêmes termes que leur rival turc.

Indiens (fournisseurs d'épices), Sépharades (intermédiaires et interprètes) et Portugais (acheteurs et transporteurs) vont vivre ensemble en bonne intelligence car ils ont besoin les uns des autres, ce jusqu'à l'arrivée massive du clergé portugais chargé de l'éradication du judaïsme qui demandera en 1513 l'autorisation - non accordée - d’exterminer les juifs.

C'est durant cette période que furent construites la plupart des synagogues de Cochin et des alentours. Les Portugais, aussi intolérants en Inde qu'ils l'avaient été chez eux, ne pourront empêcher les Rajas (nommés de façon dérisoire par Saint-François Xavier, “les Rois des Juifs”) de protéger les juifs et de les aider à bâtir leurs lieux de culte.

En 1570, un décret portugais interdit aux chrétiens d'admettre des juifs à bord des navires faisant route vers les Indes. Cette décision ne fut jamais appliquée, 
juifs et marranes passaient facilement entre les mailles du contrôle, en soudoyant les autorités portuaires et les équipages des navires. Mais les rumeurs venues d'Europe et l'Inquisition dans l'enclave de Goa (entre Bombay et Cochin) font que les Sépharades de Cochin et d'ailleurs attendent avec impatience une délivrance qui viendra de l'occupation hollandaise vers 1618.

N'omettons pas les contacts étroits qu'entretenaient les juifs installés en Inde et ceux du Royaume d'Orange devenu indépendant de la couronne espagnole : il est vraisemblable qu'ils ont favorisé, à titre de revanche, les intérêts hollandais en Asie (Inde et Japon notamment) marchés monopolisés jusqu'alors par les seuls Portugais. 

Mais les Portugais rendus furieux de la trahison sépharade au profit de leurs concurrents néerlandais vont massacrer les juifs, raser leurs maisons, incendier des synagogues, brûler des livres saints et des rouleaux sacrés de la Torah.

Les Hollandais seront accueillis en libérateurs par la population juive et il y aura alors une véritable renaissance de la communauté juive.2 Cette période est très riche en renseignements sur la communauté juive qui demeure en excellents termes avec les gouvernants hollandais et fidèle à la famille du Raja.

Ce jusqu'en 1798, date de l'occupation par les Anglais qui coloniseront le sous-continent indien avec une armée nombreuse et bien formée. La communauté sépharade ne connaîtra plus désormais la même prospérité même si les juifs vont jouer sur la dualité Anglais/Indiens pour bénéficier d'une double protection.

Le livre traite ensuite du rôle des communautés juives (plus ou moins réconciliées, grâce à des interventions juives externes) dans le mouvement indépendantiste indien d'une part et dans le sionisme d'autre part jusqu'à leur tumultueux départ vers Israël.

Bref, un ouvrage attachant et passionnant à bien des égards.

Jacky Ouziel
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