Portuguese Jews of Jamaica - Mordechaï Arbell

En anglais. 2000, Les Juifs portugais à la Jamaïque, Canoe Press University of the West Indies. 1A Aqueduct Flats Mona Kingston 7 Jamaïque, 69 pages.
ISBN : 976-8125-69-1.

Le nom de Mordechaï Arbell est familier aux lecteurs de La Lettre Sépharade (voir l’article dans le numéro 31 de Septembre 1999). 

Pour mémoire, rappelons que Mordechaï Arbell est l’un des spécialistes mondiaux de l’histoire du Judaïsme de la mer Caraïbe. 

Nous avons eu l’insigne privilège d’être reçu chez lui, l’an dernier, à Jérusalem. Dans sa demeure, proche de L’Institut Ben Zvi (auquel il apporte sa contribution), nous avons pu nous entretenir de ses recherches historiques.

Mordechaï Arbell s’exprime dans un français châtié. Sa volubilité de Sépharade d’origine bulgare peut s’exprimer avec autant de saveur en français, en hébreu, en anglais, en espagnol qu’en judéo-espagnol. Autant de langues qu’il a pu utiliser durant sa longue carrière de diplomate israélien, en poste dans les états de la mer des Caraïbes. Il a tout juste vingt ans, lorsqu’il se retrouve en qualité de diplomate israélien auprès de l’UNESCO à Paris. 
Aujourd’hui, Son Excellence est à la retraite. Mais cet homme débordant de vie, à l’œil enjoué, partage le plus clair de son temps entre les siens, son bénévolat au service du Congrès Juif Mondial et la poursuite inlassable de ses recherches historiques sur le judaïsme caribéen. 

Il est le globe-trotter de cette recherche, que ce soit sur le terrain ou dans l’ambiance feutrée des bibliothèques de par le monde. 
Et par bonheur pour nous lecteurs, il multiplie ses publications. 

Rendre compte, ici, de son livre : “Les Juifs portugais à la Jamaïque” est pour nous la belle occasion de rendre hommage à l’homme et à l’historien. 

Il est tout d’abord important de situer géographiquement la Jamaïque. Sa position centrale en fait naturellement un carrefour humain. à quelques encablures de Cuba, à quelques milles marins de Haïti et de la République Dominicaine (l’ancienne Santo Domingo des Espagnols et l’ancienne Saint-Domingue des Français), proche des terres colombiennes, vénézuéliennes, de l’île de Curaçao et de l’ombilic de l’Amérique centrale. 
L’histoire des juifs portugais à la Jamaïque remonte aux années 1530. L’Espagne règne en maîtresse absolue sur ses terres américaines.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces juifs espagnols sont tout juste tolérés sous les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. 

En 1530, la Jamaïque voit arriver ses premiers juifs. Certains viennent de France, probablement du Sud-Ouest. 

Sur une partie de cette île, règne une famille au nom célèbre : les Colon. A la mort de son père Don Diego de Colon (fils de l’Amiral), son fils Don Luis Colon se voit attribuer le titre de marquis de Saint Iago de la Vega par Charles-Quint. Les Colon s’allieront à la famille princière des Bragance. Sur leurs terres, les juifs portugais ou nouveaux-chrétiens furent encouragés à venir s’installer. Et sur leurs terres, les Colon-Bragance ne permirent pas l’installation d’un tribunal inquisitorial. 

En 1571, Philippe II d’Espagne institua le tribunal inquisitorial de Mexico avec mission de  “…libérer le pays parce qu’il a été contaminé par les juifs, les hérétiques et plus particulièrement par la Nation Portugaise.” 

Dès lors, La Nation Portugaise n’est plus en odeur… de sainteté sur ces terres espagnoles des Amériques y compris à la Jamaïque.

 

La conquête anglaise (1655-1662) prendra des allures salvatrices pour ces juifs portugais qui s’étaient maintenus vaille que vaille dans les interstices d’une politique espagnole faite d’humeurs et d’intérêts divers. Les juifs de la Jamaïque réservèrent un accueil chaleureux au conquérant anglais. Le pilote en chef de l’escadre de l’amiral Penn était le capitaine Compoe Sabatha, d’origine juive. Quant à la reddition espagnole, elle fut négociée en partie par un certain d’Acosta, un juif converti. Au même moment, en 1655, Menasseh ben Israël était reçu par Cromwell.

Avec la conquête anglaise, les juifs furent plus nombreux à prendre le chemin de la Jamaïque. 
A Port-Royal, les juifs venaient d’Amsterdam, de Bordeaux, de Bayonne. D’autres avaient été emmenés par les Anglais depuis le Surinam. D’autres encore étaient venus du Brésil. 

La proclamation de Windsor permettait à toutes sortes de gens de venir s’installer à la Jamaïque. Et les enfants nés sur l’île seraient considérés comme des naturels anglais. Cette disposition et l’intérêt que les anglais manifestèrent à commercer avec les juifs expliquent aussi l’afflux de ces derniers. 

Ils s’installèrent non seulement à Port-Royal mais un peu partout sur l’île. Souvent, ils résidaient dans de petits villages. Les nombreux vestiges de leurs cimetières témoignent de leur implantation (plus d’une vingtaine de cimetières recensés).

Quelques chiffres.

En 1700, la Jamaïque comptait 400 juifs pour une population blanche de 7000 âmes, soit un peu plus de 5 %. En 1720, 1/5 de la population de Kingston était juive. En 1871, les juifs représentaient 13 % de la population blanche de l’île. Puis cette présence juive est allée en s’amenuisant. En 1978, les juifs n’étaient plus que 350. Cette présence physique somme toute modeste ne reflète pas le dynamisme économique des juifs sur l’île. 

Les “Brésiliens” ou ceux venus du Surinam se firent planteurs et raffineurs de la canne à sucre. Et ce avec succès. 

A l’intérieur de l’île, les juifs étaient de modestes boutiquiers. Mais les juifs de la Jamaïque réussirent à installer leur île sur les grandes routes commerciales de la Caraïbe et du reste du monde. Ils firent commerce du bois brésilien, du poivre, du cacao, du sucre. Ils eurent le monopole de la vanille et du piment. Plus tard vint le commerce de l’indigo, des teintures, du coton et d’autres textiles. 

Ils commerçaient avec des nouveaux-chrétiens résidant en Amérique centrale et en Amérique du Sud.
Les communautés portugaises d’Amsterdam, de Bordeaux ou de Bayonne faisaient des affaires avec eux. De Bordeaux ou de Bayonne venaient de la soie et du vin. Gênes, Livourne, Venise leur envoyaient du satin, des perles et des épées façonnées à la main. 
Enfin ils commerçaient avec la Turquie, l’Afrique du Nord et l’Inde lointaine.

La marrane connection, dixit Mordechaï Arbell, reliait la Jamaïque à Buenos-Aires, à Valparaiso, à Cartagena, au Potosi, à Vera-Cruz, à Santiago de Cuba, à Porto-Bello ou Santo-Domingo. 

Ce n’est là qu’un aperçu de ce commerce international que les juifs portugais de la Jamaïque ont développé durant plus de deux siècles. Aujourd’hui encore, les “maisons” juives participent au développement de l’industrie, de la construction et du transport maritime.

L’une des traductions de cette réussite commerciale est le nombre de synagogues construites (souvent victimes des incendies et des tremblements de terre) et parfois leur luxe.

En 1744, la synagogue Shaare Shamaïm de Kingston possède coupole et colonnes de marbre à l’intérieur. L’acajou recouvre les murs et le sol est recouvert de riches tapis et non uniquement de sable.

Les juifs de la Jamaïque observaient les lois juives et l’abattage rituel. Un rabbin de renom, Jeosuah Hisquiau Pardo fut à leur tête en 1683. 

Ils entretenaient des relations suivies avec leurs communautés-sœurs de New York, de Philadelphie, de Newport, de Londres, de Copenhague, de Vienne, de Salonique, d’Istanbul… De Jérusalem, de Hébron, de Safed ou de Tibériade, ils recevaient des émissaires. Ces derniers se devaient de rapporter de la terre sainte que l’on déposerait sur les paupières des défunts. 

Dans les cimetières juifs de l’île, des marbres richement sculptés portent encore des inscriptions en hébreu et en portugais. 

Ce sont les goïm qui nous renseignent sur leur quotidien. En dépit d’une alimentation invariable (bœuf, beurre salé, hareng), celle ci était jugée très saine. Les juifs avaient la réputation de manger beaucoup d’ail et de se laisser aller au plaisir du chocolat. Comme on les comprend !

Ce peuple sobre et tempérant buvait de l’eau pure, parfois légèrement additionnée de rhum. 

Ajoutez-y la gourmandise pour le poisson et vous aurez là le secret de leur bonne santé, de leur longévité et de leur fertilité ! Sans oublier le jeûne et le respect des lois mosaïques. 

Ces considérations, nous les devons au voyageur français Long, à la fin du XVIIIe siècle.
Pourtant tout n’allait pas au mieux pour les juifs sous les cieux jamaïcains. La population blanche faisait un distinguo entre juifs pauvres et juifs riches. Les juifs étaient tenus de payer de nombreuses taxes. Et leur réussite les désignait pour en payer de nouvelles.

Les juifs pétitionnaient à tour de bras auprès de la couronne d’Angleterre afin d’obtenir que leurs droits soient enregistrés par les instances de l’île. Tant et si bien qu’ils finirent par devenir des membres de l’Assemblée jamaïcaine. En 1847, ils étaient 8 sur 57. En 1866, ils étaient 13 à la House Assembly

Les juifs à la Jamaïque, malgré leur nombre restreint, connurent une vie juive structurée et un essor économique florissant. 

Ils participent de ce judaïsme caribéen que Mordechaï Arbell nous fait découvrir avec minutie et chaleur.

Norbert Bel Ange
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