Les Menir, une famille sépharade à travers les siècles (XIIe - XXe siècle) - Béatrice Leroy

2001 Éditeur Atlantica rue de Loustalot 64 600 Anglet. 238 pages.238 pages. ISBN : 2-84394-338-8.

Ce premier Josef (ben) Menir documenté, était établi à Tudela en 1167 et y possédait une vigne. Le nom est-il andalou et des (ben) Menir auraient-ils migré du Sud, voire du Maghreb, sous la pression des persécutions almohades, puisque Tudela est redevenue chrétienne en 1121 ? Impossible de répondre, mais vraisemblable nous dit l’auteure de la recherche.

Ce livre a été édité par le CNRS en 1985 et, rapidement épuisé, il était devenu introuvable. L’idée de le faire rééditer est d’autant plus heureuse qu’il n’a pas pris une ride. L’auteure n’a pas désiré le retoucher, augmentant seulement la bibliographie car nombre de livres intéressants sur le sujet ont paru en quinze ans.

Il appartient à la même problématique que les deux autres ouvrages analysés ci-dessus : reconstituer une Histoire générale - dans le cas précis, du Séphardisme - en étudiant dans son contexte l’histoire d’une ou de quelques familles. Mais au lieu que dans les autres cas l’historien, au travers d’archives et de situations rencontrées s’attache à suivre telles et telles familles au sujet desquelles il trouve des informations qu’il recoupe, ici au contraire le parti a été pris d’étudier une filiation au travers d’un nom. C’est en quelque sorte un ouvrage de commande qui s’apparente à un travail lointainement généalogique, mais authentiquement historique.

La famille est nommée dans le titre, il s’agit des Menir dont Béatrice Leroy a trouvé les premières traces au XIIe siècle Et l’itinéraire est exemplaire car il commence - documenté - en Espagne et, après de nombreuses diasporas successives, il aboutit dans la France contemporaine avec la constance du nom, assez rarement porté maintenant, ce qui a pu justement faciliter la recherche.

Tudela était, judaïquement parlant, une cité prospère et nombre d’hommes célèbres y naquirent : Jeuda Ha-Levi, Abraham ben Ezra, etc. Au XIVe siècle on compte dans la ville une quarantaine de Menir adultes. L’aljama de Tudela, possédant sa charte (Fueros) est propriété du roi, qui la protège. Un Itzhak ben Menir y est rabbin influent entre 1370 et 1380 etc.

C’est ainsi que, mentionnant sans cesse les Menir qu’elle retrouve dans les archives, Béatrice Leroy nous enchante par ses descriptions de la vie quotidienne en Navarre. Tout ce petit peuple vit et 
l'un des mérites de tous les livres de Béatrice Leroy est de nous faire vivre au jour le jour en sa compagnie. Elle est à la fois historienne rigoureuse et
chroniqueuse attrayante du quotidien.1

Solidarité familiale, solidarité communautaire se chevauchent. L’orphelin, le malheureux sont pris en charge ; la femme est responsable ; veuve, elle administre ses biens propres. Oui, nous sommes bien au XIIIe ou au XIVe siècle ! Les juifs ont hérité des musulmans, leurs maîtres dans ce domaine, cette responsabilité : les souverains Philippe et Jeanne d’Évreux-Navarre le savent, et leur confient les travaux d’irrigation.



“La vigne, la terre, l’argent forment la base de la richesse des juifs de Tudela. Toute la gamme des métiers leur est ouverte, sans interdits. Les musulmans conservent les métiers du fer et de la cordonnerie…”

En mars 1328, la Navarre sans souverains se laisse aller à une flambée d’antijudaïsme.2 Bien des juifs d’Estella, ville proche sont massacrés, mais à Tudela les régents du royaume évitent les troubles. Dans les années 1350/60 on note déjà quelques conversions, mal acceptées par les uns comme par les autres.
Un grand rabbin, homme de confiance et trésorier général du roi Fernando (de la dynastie de Bourgogne qui jette ses derniers feux), Jehuda ben Menir se révèle au Portugal en 1373. Cela offre l’occasion à l’auteur d’exposer ce que sont les juifs de cour, bien différents du petit peuple.

Rapidement Béatrice Leroy en vient au phénomène marrane et à l’Inquisition, aux tueries de 1391, et aux massives conversions qui s’ensuivirent, rabbins célèbres en tête.3 C’est une période bien trouble, pénible, entre ces convertis plus ou moins sincères, les autres conservant leur judaïsme quasiment au su de chacun, les vieux-chrétiens mécontents etc !
La Navarre expulse ses juifs en 1498 mais entretemps en a intégré, non sans difficultés, un certain nombre expulsés des royaumes voisins en 1492.

Mais dès 1492, des frères Mossé et Samuel ben Menir vivant à Cuellar se réfugient au Portugal puis, confiants dans la parole de la reine Isabelle selon laquelle les expatriés qui veulent revenir et récupérer leurs biens, peuvent le faire librement en demandant un certificat de baptême dans la première ville espagnole qu’ils traverseront à leur retour, les frères reviennent, devenus Francisco et Luiz Sanchez de la Cueva.

Les réfugiés qui ont opté pour la France du Sud-Ouest obtiennent des Lettres patentes du roi de France dès 1550, toujours renouvelées sous la monarchie jusqu’à la Révolution.

Et les Menir ? On en retrouve un dès 1593 à Venise dans le métier de l’imprimerie, ce qui permet à l’auteure de nous expliquer l’extension rapide de cette nouvelle technique ici ou là, sur le territoire de la future Italie, puis à Constantinople, Safed…
Concernant les Menir, la tradition orale prend ultérieurement le relais des archives, et les Menir vivant au Caire au début du XIXe siècle affirmaient qu’ils y étaient venus de Salonique et Izmir, ne parlant que le judéo-espagnol. L’épouse de Nazli Menir, sage-femme, fonde au Caire en 1850 une sorte de clinique obstétrique dans le but de combattre l’effarante mortalité infantile.

Béatrice Leroy revient encore sur Salonique, si importante dans le judaïsme post-exilaire, et les Menir justement lui en offrent l’occasion, mais aussi sur l’Italie, bref s’offre - grâce aux Menir, nous offre - une promenade documentée, toujours plaisante sur les lieux de diaspora de ces Navarrais qu’elle aime !
Le livre s’achève, famille Menir oblige, sur les conditions de vie au Caire, la composition multiple de la Communauté juive aux XIXe et XXe siècles : Mutarrabim d’origine, Sépharades, Moghrabim, Achkénazes plus récemment, avec des Karaïtes toujours présents aux côtés des rabbanites. Le mandat britannique sur la Palestine est évoqué, qui conditionnera la suite.

Puis, de 1940 à 1957, l’exil obligatoire dans des conditions pitoyables, à nouveau, qui en Israël, tel son frère Nessim, qui - tel Haïm Menir - en France.4

Jean Carasso
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