La Foi du souvenir, labyrinthes marranes - Nathan Wachtel

2001 La librairie du XXIe siècle. Le Seuil 505 pages, glossaire, importante bibliographie, trois index : des noms, des lieux et des thèmes. Iconographie. ISBN 2-02-015964-3
Si l’on avait à formuler des commandements (y en aurait-il dix ?) au chercheur apprenti historien, l’un de ceux-ci serait évidemment :

“Prends garde à chaque instant de ne jamais appliquer à un événement quelconque une qualification, une grille de lecture, un terme appartenant à une période ultérieure (par ex. conclure que les Romains étaient des sauvages du seul fait qu’ils pratiquaient l’esclavage)”.

Un autre commandement pourrait se formuler environ :
“Contrôle, croise, recoupe sans cesse tes sources et, si tu étudies une situation conflictuelle, veille à ce que ta recherche porte sur des textes et témoignages des deux parties en cause”.

Aux chercheurs chevronnés, ces assertions semblent des tautologies…

…et pourtant on se trouve ici, lorsqu’on étudie les marranes - les conversos, pour employer un terme plus neutre, mais puisque Nathan Wachtel lui-même emploie le qualificatif de “marranes”… et s’en explique - devant une situation paradoxale : celle des conversos en fin de XVe siècle en Espagne puis au cours du siècle suivant au Portugal, et ultérieurement en Amérique centrale et du Sud, n’est essentiellement connue que par les dossiers de l’Inquisition, fort étudiés mais jamais complètement exploités encore, puisqu’il est impensable que les concernés aient laissé des écrits dont la seule découverte chez eux ou dans une cachette leur aurait valu la mort à tout coup !1 Une école d’historiens aux États-Unis en conclut, pour résumer brièvement, que ce sujet ne saurait être sérieusement étudié, faute de pouvoir croiser, confronter les sources d’informations. 

Une toute autre école, en Espagne, assez inquiétante, tend à nier la situation de crypto-juifs : les juifs qui se sont convertis en Péninsule ibérique, prétendent-ils, sont ainsi restés chez eux, au calme, ont majoritairement continué leurs activités etc… Cette dernière école - peut-on écrire “négationniste”? - éprouve plus de mal pour assurer sa crédibilité : on sait le nombre de brûlés par l’Inquisition, on sait que des colonies entières de juifs refusant la conversion ont afflué dans l’Empire ottoman et ailleurs, plus tard aux Amériques, on sait l’épaisseur des méticuleux dossiers de l’Inquisition etc…

C’est dire combien ce phénomène du marranisme, que I.S. Revah a commencé à défricher naguère, puis bien d’autres, continue de susciter des controverses commencées il y a plus de trente ans, des études analytiques de cas et de plus vastes synthèses. Mais la matière est si importante, dense, passionnante, que bien d’autres chercheurs s’y consacreront encore dans le futur. Nathan Wachtel le confirme.

Dans quasi tous les numéros qui précèdent et celui-ci même (voir l’article suivant) nous avons eu l’occasion de rendre compte de tels travaux mais il faut l’exprimer à nouveau : d’une manière ou d’une autre - ET d’une autre - le marranisme, donc l’Inquisition - 2 et l’exil depuis la Péninsule ibérique constituent les fondements de notre culture sépharade incroyablement vive encore après cinq siècles hors de son territoire d’origine.

Ce nouveau livre de Nathan Wachtel, enseignant au Collège de France,3 à partir de l’analyse de cas de marranisme contemporain évoluant vers un retour au judaïsme, en particulier au Nord-Est du Brésil, s’élève au général, à la réflexion historique, à l’Histoire. Et il le fait avec une grande clarté, un grand talent.


Pour bien poser les contours de son étude l’auteur montre les différences essentielles - que Spinoza avait déjà notées rappelle-t-il - entre les marranes d’Espagne, qui étaient les moins accrochés à leur judaïsme (les plus convaincus avaient fui en 1492) et ceux du Portugal même, - comprenant les réfugiés d’Espagne - qui avaient été massivement convertis sans qu’on leur demande leur avis. Il n’est pas surprenant que là se soit trouvée la plus large palette de cas. 

On ne saurait dans cette édition analyser tous les cheminements exposés par l’auteur qui réussit avec obstination, dans le cadre de ses recherches, à les suivre en familles, en réseaux commerciaux à travers le monde, et ce sur plusieurs générations. Wachtel a pu surmonter la difficulté méthodologique dont il est question au début, du fait que, retournés on non au judaïsme, les migrants vers l’Amérique du Sud et le Mexique ont laissé des traces écrites, surtout ceux qui ont eu la chance de vivre sous la dépendance hollandaise (1630-1654), où ils avaient pu redevenir officiellement juifs. Mais les archives de l’Inquisition restent la source essentielle de l’étude.

Les réseaux commerciaux mondiaux sont organisés par des nouveaux-chrétiens depuis le Portugal et Séville de manière étonnamment moderne, en contact avec les correspondants juifs dans l’Empire ottoman. Des réseaux nouveaux-chrétiens maîtrisent depuis l’Afrique l’exportation d’esclaves, activité lucrative, vers deux ports de redistribution autorisés : Vera-Cruz et Carthagène, et de marchandises diverses, souvent de contrebande. Dans l’autre sens les mêmes, parallèlement à leur commerce officiel, ramènent du métal argent depuis les mines de Potosi4 en passant par Buenos-Aires - petite bourgade en ce temps - d’où il est réexporté vers le Brésil et l’Europe.

L’auteur expose aussi le trajet de la canne à sucre : Madère, en fin de XVe siècle domine le marché européen. Puis la production s’implante en fin de XVe siècle dans l’île de São-Tomé, le produit fini étant exporté vers Lisbonne puis Anvers et distribué dans le monde. Vers 1550, se produit le transfert de la production et des nombreux esclaves nécessaires, vers le Brésil qui connaît ainsi son premier essor économique.

Toute cette histoire est passionnante, foisonnante, et au passage, au travers des documents et comptes rendus d’interrogatoires de l’Inquisition vers 1640 au Mexique, on apprend que le niveau économique de ces nouveaux-chrétiens est plutôt bon (20 % de pauvres, 45 % d’aisés, 15 % de très riches) que le niveau d’instruction est surprenant : 100 % des hommes savent lire et écrire, de même que plus de la moitié des femmes, à une époque où ce n’est majoritairement pas le cas en Europe occidentale ou balkanique ! 

Une autre réflexion est très bien menée : celle autour des concepts de “portugais” qui, jusqu’en fin de XVIIIe siècle - une époque assez proche de nous - était synonyme de “juifs” au vu et au su des pouvoirs publics et qui, collectivement étaient appelés La Nação. Étaient ainsi qualifiés entre autres les nouveaux-chrétiens qui revenaient en Espagne dans la seconde moitié du XVIe siècle, et plus ou moins identifiés comme juifs, bon gibier d’Inquisition à l’occasion. Mais ceux venus à Bayonne, Bordeaux, Saint-Jean-de- Luz par exemple obtinrent de la royauté française des lettres patentes, sous l’étiquette “marchands portugais”, renouvelées par tous les souverains jusqu’à la Révolution et l’émancipation !
Pour en venir au récent terrain de recherche de Nathan Wachtel, le Nord-Est du Brésil, la question est abordée de la transmission par les femmes d’un judaïsme familial, caché, et jusqu’à nos jours, ce qui est tout à fait surprenant.5 Les rites juifs étant pour beaucoup d’ordre alimentaire - les interdits…-, familial - le Shabat à observer… - il n’est pas étonnant que les femmes, depuis les plus simples jusqu’au plus cultivées aient présidé à ces gestes et à cette transmission dont on n’informait en secret les jeunes, et les plus fiables seulement6 qu’une fois adolescents. Dans le cas des personnes les plus simples finit par être transmis dans certains cas une religiosité syncrétique : la reine Esther et Marie sont la même personne, donc mère de Moïse/Jésus etc. Et pourtant les rares manuscrits circulant au Brésil et au Mexique vers 1580-1590, un siècle après la conversion forcée, montraient encore une assez bonne connaissance du judaïsme !

Dans le chapitre sur “le rôle essentiel des femmes dans la transmission d’un héritage qui tendait à se réduire à une tradition” (page 107) comme dans d’autres d’ailleurs, Nathan Wachtel laisse transparaître l’émotion que le chercheur éprouve à suivre pas à pas le calvaire des personnes incriminées par l’Inquisition, la pitié et la sympathie qu’elles lui inspirent.7 

L’auteur cite des cas contemporains d’isolés dans les campagnes du Nord-Est qui ont maintenu à travers les siècles des pratiques qu’ils croyaient purement familiales, privées, et qui sont stupéfaits, lorsqu’ils arrivent dans une grande ville où le judaïsme est normalement, ouvertement pratiqué, de retrouver leurs gestes ancestraux dans le rite officiel. L’une des difficultés éprouvées par ces volontaires du retour est la fermeté du rabbinat orthodoxe, qui exige d’eux une stricte démarche de conversion, ce qui pour la plupart d’entre eux est inconcevable, inacceptable. L’auteur ne le rappelle pas, mais la situation fut semblable à Salonique et Constantinople au XVIe siècle lors de l’arrivée sporadique de crypto-juifs portugais prétendant d’emblée appartenir au judaïsme.

De même la venue désirée à la foi de Moïse de nombreuses personnes se croyant, ou se supposant des racines juives dans la région de Belmonte au Portugal n’est pas toujours aussi linéaire, simple, qu’il peut apparaître. Et le judaïsme orthodoxe n’a pas toujours montré non plus le sens de la nuance, la délicatesse et la diplomatie nécessaires…

Des sociologues, ethnologues, ayant commencé à étudier ces situations en Amérique hispanophone constatent que “l’accession” au judaïsme en fin de XXe siècle constituerait pour bien des personnes modestes une promotion sociale. Et dans cette mesure, la position doctrinale des rabbins orthodoxes ne peut être qualifiée de totalement infondée.
Quoiqu’il en soit, nombre de ces crypto-juifs désireux de revenir à la foi de Moïse se sont groupés et réunis en clubs, associations etc, organisant un premier congrès à Recife en 1997 : “Les nouveaux juifs”. Si, comme le prétend un peu restrictivement Carl Gebhardt cité par Wachtel (page 321), “le marrane est catholique sans foi, juif sans savoir et pourtant juif de vouloir” ceux-ci montrent activement leur volonté…

Jean Carasso
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