Avenue de France - Colette Fellous

2001, Gallimard. 210 pages ISBN : 2-07-076018-9

Écrivain français - qu’elle me pardonne, mais “écrivaine” a du mal à franchir ma plume1 - née de la deuxième génération de la diaspora juive tunisienne, Colette Fellous tient la gageure que seuls autorisaient son riche tempérament, sa culture, sa foisonnante et sensible imagination de, non point faire revivre ses parents et grands-parents de 1870 à 1950, mais de revivre elle-même toutes ces vies par la vertu de son amour et de sa vitalité propres.

Maintes autobiographies de l’exil nous auront charmés ces dernières années où les auteurs se faisant mémoire ou témoins nous laissaient partager leur jeunesse africaine ou moyen-orientale, précieux et vivants repères d’un passé vital à nos identités. 

Colette Fellous, c’est bien autre chose. Pour elle il ne s’agit pas de ressusciter mais de s’approprier un passé médiat, celui des siens, presque par effraction : “Je suis cachée maintenant dans le visage de ma mère.” Ainsi le lecteur doit-il s’accoutumer à cette première personne passant de l’auteur à ses personnages, et même aux intrusions, aux insertions, dirais-je, de Colette dans l’avenue de France de 1881, et son premier déroutement lui en fera mériter le charme.


Cette avenue de France, embryon et symbole du quartier européen naissant du Tunis colonial, bordée d’arcades et de commerces que Colette nous présente avec toutes les nuances ethniques, reste à nos yeux plantée comme un décor de théâtre, avec à l’est la Porte de France, autrefois porte de la Mer (ou Bab-El-Bahr) donnant accès aux superbes souks de la ville arabe jamais visitée, à l’ouest les immeubles neufs, à l’italienne ou à la française, de part et d’autre de l’imposante avenue Jules Ferry conduisant au port. Semble moins présent dans la tradition familiale, et donc indirectement dans les fantasmes de Colette, le petit peuple juif souvent misérable vivant dans des conditions déplorables dans la Hara, quartier inclus dans la vieille ville.

Ces va-et-vient dans le temps s’accompagnent d’instantanés dans l’espace. Paris est le cadre de l’adolescence estudiantine de Colette et s’introduit à chaque instant dans ses rêveries tunisoises, nous valant de riches évocations, notamment des heures soixante-huitardes. Se mêle à sa vision d’amour sans complaisance de la France, l’idéalisation sans nuance des années 50, même pas caricaturées par l’humour : “La France est belle, intelligente, lumineuse, ouverte, une vraie merveille. Pas de voleurs, pas de salauds, pas d’hypocrites, pas de mensonge, pas de laideur, pas de racisme, pas de chômeurs, juste quelques scènes de théâtre ou de cinéma qui autorisent les belles blessures du monde et la complexité des sentiments. 
De la passion, de la déchirure, du comique, de la légèreté. Comment hésiter devant un tel programme ?” Mais tout le livre est un savant mélange des vies rêvées ou raisonnées, de ses parents d’une part et de la sienne, actuelle ou récente, à Paris.

Où est l’art ? Où est le tempérament ? Chez Colette Fellous tout est intimement lié. Le procédé seul eût lassé à la longue ; il est sauvé par la vitalité qui tient toujours l’attention en éveil, et l’humour fait le reste. Description des hommes faisant le marché, alors que les femmes cuisinent : “On les voit traverser le marché avec de grands couffins, ils sont de dos.” De même symbolisant l’acculturation et la politesse à la française : “Les ancêtres on a peur de les rencontrer et de ne pas les saluer.”

Ce roman est né d’une obsession : “Tous les jours au même moment, à Paris, à Rome, à Tanger, à Palerme, à Florence, à New-York, à Samarkand2 ou Lisbonne, je cours machinalement rejoindre ces années que je n’ai jamais connues là-bas en Tunisie.”

Tendresse et lucidité. Indulgence à l’égard du père, agacement affectueux envers la mère. Amour et vérité avec un zeste d’humour font un bon mélange littéraire. Les pages les plus émouvantes et les plus belles sont inspirées par la mort prématurée du frère aîné. 

Mais ce livre ne se raconte pas, il se vit.

Lionel Lévy
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