Musique : Sephardic Songs in Judeo-Spanish - Judy Frankel

En judéo-espagnol et américain. 2001 Chants sépharades en judéo-espagnol, Tara publications 8 Music Fair road Owing Mills MD 21117 USA - 95 pages. ISBN 0-933676-04-2.

    
      Depuis bien des années, une question revient souvent de lecteurs de notre rubrique “Musique” : “Où peut-on se procurer des partitions de chansons judéo-espagnoles?”

Et notre réponse était : il n’en existe pas de facilement accessibles, surtout en France, car les quelques éditions parues étaient anciennes, introuvables puisque peu répandues, ou partielles et parfois difficiles.1

La compositrice-interprète - sans concertation avec nous d’ailleurs - avait dû entendre la même question après ses concerts ou au cours de son enseignement puisqu’elle vient de publier ce beau livre de cinquante partitions bien lisibles, avec des indications sur l’accompagnement à la guitare, face aux textes en judéo-espagnol et en anglais. C’est de la vulgarisation de qualité, destinée tant aux interprètes cherchant à étendre leur répertoire qu’au grand public.

Judy s’implique : au bas de chaque partition elle indique le nom de la personne qui lui a enseigné cette chanson traditionnelle, ou - bien entendu - le nom du poète dont elle a porté le texte en musique. Dans un feuillet d’avant propos, véritable profession de foi, elle expose ses buts, s’engage fermement à ne pas laisser cette belle culture se dissoudre dans l’environnement (mais bien au delà car en vérité elle dévoile sa philosophie de la vie, sa vision altruiste, généreuse, ouverte, du monde, son inlassable militantisme en somme!)

Judy Frankel est la compositrice de plus du quart des chansons présentées, sur des poèmes d’auteurs contemporains. Et nous l’avions remarqué à l’écoute de ses enregistrements, le plus beau compliment à lui faire est que, pour un auditeur ne connaissant pas ces chansons, les contemporaines ne se distinguent pas des traditionnelles. 


C’est dire le talent de la compositrice et la solidité de son adaptation à cette culture musicale! C’est dire aussi la chance de notre culture : susciter des musiciens d’un tel niveau qu’ils prolongent et pérennisent sans effort notre tradition musicale.

Reste la question du graphisme adopté, contestable, qu’elle expose classiquement dans un tableau en tête de volume : Pronunciation guide. En gros, elle a adopté, non sans quelques contorsions, prononciation et graphisme espagnols contemporains, ceci probablement dû au fait que l’essentiel de son lectorat/auditorat réside aux États-Unis où l’espagnol sera bientôt une langue presque aussi employée que l’anglais. Et il faut être facilement lu et compris de ces hispanophones!

Venons-en à la musique : les plages du CD offert avec le livre sont reprises de ses quatre disques précédents, et son choix propose des chansons traditionnelles et d’autres, contemporaines.

Retenons la troisième - Una tarde de verano - qui manifeste d’évidentes qualités d’équilibre entre voix et instrument, une claire et belle prononciation qu’on observe d’ailleurs tout au long des enregistrements de Judy, en quelque langue qu’elle s’exprime.

La quatrième - Durme, hermosa donzella - enseignée à Judy Frankel par ses amies, les sœurs Selma et Sara fait ressortir la pureté de la voix, la perfection de sa technique.

Adio querida, si connue qu’elle est murmurée ou chantée par chacun, ici exécutée lentement, met bien en valeur toute la douleur de l’amant meurtri.

La neuvième plage - O mis hermanos - est le chef d’œuvre d’émotion de cet enregistrement, avec le glas sonné, répété, par la corde basse de la guitare, introduisant la lente litanie des communautés détruites : Salonica, Lárisa, Cavála, Xanthi etc.




Le poème a été écrit par Jennie Adatto Tarabulus après le choc qu’elle reçut d’un passage après la Choah à Salonique, la ville d’origine de son mari. Il fut mis en musique par Judy Frankel en 1992, avec beaucoup de talent, de pudeur, de retenue.

Pour la onzième plage, servie par le texte d’une extrême linéarité, simplicité, du poème de Rita Gabbaï Shabat, Judy Frankel a composé une mélodie limpide qu’elle chante de manière nostalgique et parfaite.

Après l’avoir appréciée récemment deux fois en concert à Paris (ce lui fut l’occasion de chanter, en première mondiale La djovenika al Lager - la jeune fille au camp - de Moshe ’Ha Elion, Salonicien revenu d’Auschwitz et vivant maintenant en Israël, auteur du poème et de sa mélodie), où elle ne s’était jamais produite, notre opinion n’a pas varié.

Comme interprète tout comme compositrice, Judy est une grande dame de la musique.

Plus : Judy Frankel est une grande dame.

Jean Carasso

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