Les juifs d’Oran dans Oran-Mazalquivir 1589-1639 - Beatriz Alonso Acero

En espagnol 2000 Una sociedad española en la frontera de Berberia Une société espagnole à la frontière de la Berbérie
Biblioteca de Historia, CSIC - Duque de Medinaceli 6 - E 28014 Madrid
Fax 34 19 13 69 09 40 - 511 pages - ISBN 84-00-07969-8

Notre spécialiste d’Oran, universitaire lui même natif de la ville nous commente une belle étude qui, visiblement, suscite son admiration!


       Décidément, nos coreligionnaires d’Oran font parler d’eux puisqu’après le remarquable ouvrage de F.
Schwaub : les juifs du roi d’Espagne 1509-1569, Paris 1999 (voir Lettre Sépharade n°30 de juin 1999) nous rendons compte ici d’un magnifique volume de Beatriz Alonso Acero, une jeune historienne espagnole de 31 ans.

Il s’agit de sa thèse de doctorat remaniée pour publication, très bien documentée et qui deviendra certainement fondamentale pour les chercheurs de cette période et de cette région où les sociétés chrétienne et musulmane s’affrontent sous le regard d’une poignée de juifs.

Cinquante pages de cette thèse sont consacrées à la judería d’Oran et il s’agit d’une étude complète et fouillée de cette petite communauté qui n’a jamais cessé d’exister jusqu’à 1962 - à l’exception de l’intervalle 1669-1831 entre le départ des Espagnols et la conquête par les Français.

Beatriz Alonso Acero dans sa bibliographie nous révèle qu’elle a pratiquement tout lu sur ces villes d’Oran et de Mazalquivir (Mers el- Kébir pour nos lecteurs français). C’est pourquoi son étude concise et bien structurée sur la communauté juive d’Oran sera très utile, car une bonne histoire des Juifs d’Oran reste à écrire.

Dans le premier chapitre, notre historienne s’interroge sur les origines de la communauté juive d’Oran. Après avoir rappelé que la présence juive en Afrique du Nord date du Xe siècle avant notre ère et qu’Oran est connue pour avoir accueilli un grand nombre de juifs, elle insiste sur le courant d’émigration venu d’Israël jusqu’au 1er siècle de l’ère chrétienne. Deux vagues se succéderont venant d’Espagne, en 613, après l’obligation de se convertir édictée par le roi wisigoth et en 1391 à la suite du pogrom de Séville fomenté par Vicente Ferrer. Cette dernière vague provient de Séville et de Majorque et se fixe surtout à Alger, Tlemcen ou Oran. Très vite elles seront accompagnées par des coreligionnaires de Carthagène et des villes voisines, en 1492, au moment de l’expulsion. Cependant il faut bien admettre que ces juifs d’origine espagnole (Séfardites) seront toujours une minorité par rapport aux juifs autochtones. Mais leur supériorité intellectuelle est réelle et leur confère un poids important.

Ces communautés installées dans l’ancien royaume de Tlemcen font du commerce, vivent dans des quartiers séparés et sont assez bien tolérés par les musulmans en particulier au XVIe siècle où elles sont partie prenante dans l’activité des corsaires. C’est pourquoi au moment de la conquête espagnole en 1499 et malgré une tradition non vérifiée de l’aide accordée par les juifs pour faciliter cette conquête, le gouvernement espagnol expulse sur le champ juifs et arabes afin d’éviter tout problème. Néanmois trois ans plus tard en 1512 le roi Ferdinand le Catholique autorise cinq familles séfardites, les Cansino et Bensemero à revenir et à résider dans l’ancienne judería.



La justification en est la nécessité de disposer d’interprètes (lenguas) et de receveurs pour les impôts dûs par le Roi de Tlemcen.
Ces juifs vivent dans des maisons expressément désignées près du château fort. Cette décision sera reprise en 1534 par Charles V qui fixe à dix le nombre de maisons occupées par des juifs à Oran. Ces deux décrets royaux n’empêchent pas des tentatives répétées des autorités ecclésiastiques d’expulser cette petite communauté. Le deuxième chapitre traite de l’évolution de la présence juive à Oran entre 1589 et 1639, entre l’acceptation et le refus, selon l’auteur qui distingue successivement.

Les facteurs de cohabitation : fonctions et métiers
Dès 1512 deux axes permanents :
• l’interprétariat
la collecte des impôts

La famille Cansino va occuper le premier poste pendant plus d’un siècle et disposer d’une influence considérable sur la vie politique, culturelle et même économique de la colonie espagnole. Son habilité à parler et écrire en arabe, espagnol et hébreu la rend indispensable à la vie quotidienne.

D’ailleurs lorsqu’en 1633, à la mort de Aron Cansino, le gouverneur espagnol choisit Yaho Saportas, il y aura un affrontement très profond entre les deux familles. Pour lutter contre cette trop grande influence il sera procédé en 1558 à la nomination d’un deuxième interprète, cette fois chrétien et choisi parmi les officiers de la garnison. Par ailleurs les juifs étaient aussi “espions” ou “guides” lorsque la garnison espagnole sortait d’Oran pour des razzias dont le butin rapportait un certain pourcentage au “juif” qui les guidait.

Enfin les juifs sont agriculteurs dans les environs d’Oran et leur blé toujours à la disposition de la garnison rapporte beaucoup d’argent surtout quand il y a pénurie. Il y a aussi des commerçants qui introduisent sur les marchés des tissus, de l’huile, de la cire, des plumes, des dattes. De façon générale on sait que ces quelques familles sont riches puisqu’elles se permettent d’acheter à bon prix les esclaves musulmans mis en vente à la suite des razzias et elles sont indispensables au rachat des esclaves chrétiens d’Alger, mission toujours risquée et difficile du point de vue financier.

La coopération financière

Les familles juives les plus riches prêtent de l’argent à la garnison lorsque les fonds de la couronne n’arrivent pas à temps, très souvent sans intérêt ou avec un très léger intérêt. Mais il faut penser que ces prêts sont presque toujours dépensés à acheter du blé aux musulmans et dont le prix est souvent fixé par le prêteur lui-même.

Les causes de l’intransigeance

En fait c’est l’augmentation du nombre de résidents juifs qui deviendra très vite la principale raison des diverses tentatives d’expulsion entre 1589 et 1639. En juin 1591 le gouvernement de Diego Fernández de Cordoba ordonne l’expulsion de tous les juifs d’Oran, les juifs “naturels d’Oran” (natifs) comme ceux qui sont étrangers.



       Les premiers insistent sur leur présence historique au service du Roi, les autres sur l’impossibilité de retourner sous la domination arabe ou turque quelquefois tyrannique.
Le problème du nombre étant toujours au centre des discussions, Philippe II ordonne au gouvernement d’établir en 1591 la liste des juifs vivant à Oran. Cette liste nous est évidemment très précieuse, il y a en tout 15 maisons juives et 120 personnes pour la communauté, naturales mais nous ignorons tout du nombre de juifs étrangers. En 1598 nouvelle tentative de limiter à 10 le nombre de maisons et à réduire les attributions des interprètes juifs. Cansino est chargé de dresser la liste des résidents et il conclut à 70 résidents, 40 de tradition historique et 30 récemment installés. En 1613 nouvelle enquête qui fait ressortir la présence de 277 juifs, ce qui est quatre fois plus qu’en 1598.

La non assimilation

L’hostilité constante des autorités espagnoles et de la population chrétienne contre les juifs se place à plusieurs niveaux :
- L’augmentation démographique dans une garnison qui ne compte que quelques centaines d’habitants.
- La pratique d’une religion et d’une langue très différentes.
- Les métiers exercés par les juifs qui leur donnent trop de pouvoir politique et économique.
- Enfin les bonnes relations avec les musulmans qui sont un danger pour la présence espagnole.

Le coup de grâce sera donné par le Marquis de Velez, gouverneur de la place qui en 1667/68 explique que la présence des juifs comme interprètes ne se justifie plus… les chrétiens en savent autant qu’eux. De plus ils sont trop nombreux : 500 sur? contre? une garnison de 969 soldats.

Le 31 mars 1669 le décret d’expulsion est pris sauf conversion (un seul acceptera). Le départ est obligatoire. 475 juifs s’embarqueront pour Livourne… où ils connaîtront un autre destin.

Il faudra attendre 1831 pour que la ville d’Oran accueille à nouveau des familles juives…

 Charles Leselbaum





 
Una puérta si sara, 

sjen si ávrin




“Une porte se ferme et cent s’ouvrent”, d

ans la graphie si typique de Sarajevo, extrait 

du livre de Regina Kamhi et Jakov Papo (page 18)

Savcuvano od zaborava.

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