Isha. Dictionnaire des femmes et du judaïsme - Pauline Bebe

2001 Calmann-Lévy, Paris 440 pages bibliographie pp. 427-437 ISSN 2-7021-3153-0. 

Enfin, une vision féminine cohérente et complète du judaïsme, qui bouscule bien des idées reçues. C’est Michèle Bitton, notre spécialiste des écrits sur les femmes, qui nous commente ce nouveau livre.


     Avec ce dictionnaire, Pauline Bebe, notre seule et unique rabbine française, a réalisé un travail important pour les études juives au féminin. La France accuse en effet un retard notoire dans les études féminines en général, mais davantage encore dans les études sur les femmes juives. D’autres travaux de cette qualité contribueront progressivement à combler ce retard.

Un dictionnaire est bien évidemment un genre tout à fait spécifique, avec ses qualités - facilité de recherche et d’utilisation - et ses défauts - chaque sujet est traité de manière succincte. Le fil conducteur de celui-ci est la religion, et non le judaïsme en général qui inclut aussi l’histoire ou la culture juive. Ainsi, en ce qui concerne les femmes, Pauline Bebe n’a considéré que des personnages de la Bible et du Talmud, à l’exclusion de tout personnage féminin de l’histoire juive ultérieure. Ces personnages, qui représentent près de la moitié des entrées du dictionnaire, soit quarante-cinq entrées sur cent trois, sont majoritairement bibliques, puisqu’il comporte quarante-deux entrées pour la Bible et trois pour le Talmud. Parmi les personnages féminins de la Bible, plusieurs sont anonymes - la Femme de Loth, la Fille de Jephté ou la fille de Pharaon - et d’autres pluriels - les Femmes de Samson, les Filles de Loth, ou les Filles de Tselophehad, car la Bible ne les nomme pas autrement.

Mais, divine surprise, ces femmes qui sont au fondement de la fixation écrite de la religion juive et qui ont été figées dans des rôles nécessaires et attendus, prennent ici un nouveau relief. S’appuyant sur une large bibliographie, essentiellement en anglais, et sur les travaux les plus récents auxquels elle ajoute souvent des considérations personnelles pertinentes, Pauline Bebe nous propose des approches enfin critiques de ces figures quasi mythiques.

J’en prendrai pour exemple le personnage d’Esther, héroïne juive s’il en est. Spécifiant tout d’abord le caractère fictionnel du récit biblique qui porte son nom, elle y souligne l’importance du thème des rôles respectifs des hommes et des femmes. Ces dernières y sont appelées à témoigner du respect à leurs maris, du plus grand au plus petit (Esther 1,20). Le ton est donc donné : aucune réciproque n’est exigée des hommes; pour remplacer Vashti, Esther n’est choisie que pour sa beauté, et si elle agit par elle-même à la fin du récit, elle y reste quand même essentiellement l’instrument de son oncle Mardochée. Finalement, ajoute Pauline Bebe, les rabbins ont été particulièrement fascinés par la séduction et l’érotisme d’Esther qui émanent du texte biblique lui-même, et ils se sont attachés à ces traits parce qu’ils confirment l’image qu’ils se font des femmes.



       Les quarante-deux autres entrées consacrées à des personnages féminins de la Bible évoquent bien sûr les plus importants d’entre eux, ceux auxquels les scribes ont donné si ce n’est un prénom, au moins une filiation ou un lien matrimonial, mais surtout une fonction indispensable dans le rebondissement de l’histoire juive et le développement du monothéisme. J’ajouterai que la Bible ne désigne au total que deux cents personnages féminins par leur prénom, contre deux mille personnages masculins, et que le choix de Pauline Bebe s’attache effectivement aux figures féminines les plus significatives, les autres n’étant souvent que citées dans le texte biblique.

Les trois figures féminines du Talmud de ce dictionnaire, Berouria, Ima Shalom et Rachel, femme de Rabbi Akiva, sont elles aussi pratiquement les seules figures phares qui pouvaient être retenues du Talmud, cette large compilation qui consacre plusieurs livres aux lois relatives aux femmes, mais à peine quelques lignes à des figures féminines effectives. Pour Rachel, écrit Pauline Bebe, “ce modèle de femme, qui vit par procuration l’étude de la Torah et dont vingt-quatre années sont passées dans la solitude et la contrition, est difficile à accepter aujourd’hui. Nous avons ici un mélange de faits et de légendes élaboré pour servir les idéaux des sages. Néanmoins, on peut reconnaître dans cette fiction historique, la force de caractère de Rachel, son indépendance face aux idées reçues et son abnégation légendaire…”

À côté des personnages féminins pratiquement tous confinés à l’antiquité, la cinquantaine de concepts développés dans le dictionnaire ouvre des perspectives plus larges. Ils mêlent en effet, à l’intérieur d’une même entrée, ou sur différentes entrées, des périodes historiques différentes et, émanant d’une femme rabbin appartenant nécessairement à un mouvement juif libéral, ils remettent en cause toutes les incapacités dont sont frappées les femmes dans le judaïsme orthodoxe.

Je prendrai pour exemple la mehitsa, un article qui, avec ses six pages est un des plus long du dictionnaire. La mehitsa, ou séparation des sexes dans les lieux de prière, a été abolie dès la fin du XIXe siècle par les mouvements juifs réformés qui constituent aujourd’hui la majorité de la population juive dans le monde. C’est à une longue et intéressante mise au point historique et rabbinique à laquelle nous convie ici Pauline Bebe qui rappelle que les vestiges archéologiques des plus anciennes synagogues ne fournissent pas la preuve de l’existence d’un lieu de prière séparé pour les femmes, et qu’il n’est pas non plus question d’un tel lieu dans le Talmud. Dans la Bible, les femmes sont au contraire souvent évoquées aux côtés des hommes pour le culte : Ezra lit la Torah devant les hommes et les femmes (Néhémie 8, 2-3). 


Défendant les positions du judaïsme libéral elle conclut : “Il semblerait qu’au fil des siècles, le matériel, le corps, le désir sexuel aient été incarnés par la femme qu’il fallait tenir à l’écart des manifestations spirituelles par essence réservées à l’homme. C’est contre de telles dérives que les mouvements libéraux s’élèvent afin de redonner à la femme sa place légitime dans la synagogue.”

Nous nous arrêterons à un dernier article, celui qui traite de la femme agouna. Cette situation devenue aujourd’hui particulièrement humiliante lorsque des maris pratiquent, avec l’impunité rabbinique orthodoxe, le chantage financier au guet et refusent de donner à leur ex-épouse le libelle de divorce qui mettrait fin à leur mariage religieux. “La situation de agouna, écrit Pauline Bebe, est une conséquence directe du déséquilibre entre le statut de l’homme et celui de la femme en matière de mariage et de divorce. […] C’est un cas où la halakha a perdu sa dimension d’humanité et où les rabbins orthodoxes devraient considérer qu’il faut agir en urgence, comme leurs prédécesseurs ont su parfois le faire.”

Davantage qu’une ou des critiques contre le judaïsme orthodoxe, il faut voir dans ce travail de Pauline Bebe un effort extrêmement sérieux pour essayer de rendre aux femmes juives une place et une dignité que des siècles de pratiques, de coutumes et de traditions misogynes leur ont refusé dans le culte et dans l’étude. Relire aujourd’hui l’histoire biblique d’Ève en y soulignant sa parenté avec d’autres récits mythologiques ou en notant que des commentateurs, dans un esprit de sexisme inversé, l’ont dotée de plus d’intelligence que l’homme (à partir du jeu de mot sur Vayiven et bina) afin de mieux l’exclure de la connaissance, ne relève pas d’un rejet du judaïsme, mais au contraire d’un profond désir de le voir évoluer en dignité et en égalité.

Michèle Bitton

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