Doña Gracia Nasi - Beki L. Bahar

2001 ISIS Semsibey Sokak 10 Beylerbeyi-Istanbul 81210 Turquie 115 pages. isbn 975-428-189-0   Pièce écrite en turc, et traduite en français par Eli Elkabes.


       Cette pièce de théâtre nous conte, sous une forme un peu solennelle, parfois caricaturale,1 mais non sans qualités, en deux actes et plusieurs épisodes, l’histoire de la fameuse Doña Gracia Nasi - Béatriz de Luna - que chacun connaît, dans son environnement familial.

La nouveauté introduite par l’auteure est de nous faire vivre “de l’intérieur” la situation de cette famille convertie, tout d’abord clandestine au Portugal, quotidiennement tiraillée, troublée par cette double appartenance religieuse et culturelle, transitant par Anvers puis Ferrare pour aboutir enfin libre, réaffirmant sa judéité, dans l’Empire ottoman : l’entrée officielle de Doña Gracia à Istanbul fut somptueuse, ostensible, de l’argent fut offert massivement aux dirigeants, mais aussi aux juifs pauvres, aux hôpitaux…

L’un des fils conducteurs utilisé par Beki L. Bahar est l’expression de la rivalité entre les deux sœurs Beatriz “la Reine” et Brianda, la cadette, et elle se sert de deux comparses, Mademoiselle, la dame de compagnie confidente, et Mosso2 le bien nommé, l’homme de confiance, pour exposer le dit et le non-dit des situations à mesure qu’elles se présentent. 


Pour n’être pas original, ce montage théâtral est classique, et toujours aussi efficace.

Dans la première partie, l’Inquisition est partout présente, et l’auteure, par des notes en bas de page, n’oublie pas de nous rappeler à chaque instant combien elle se tient proche des faits avérés, citant ses sources, Cécil Roth souvent.

Elle nous fait vivre ces situations de schizophrénie dans lesquelles on comprend qu’il ait fallu être psychiquement solide pour y résister : on a besoin d’apprendre l’hébreu pour connaître un minimum le judaïsme? c’est le rabbin Alboher qui assure l’enseignement, sous le couvert de “leçons de musique” etc. Au tremblement de terre de Lisbonne, en 1531, un médecin, parce que soupçonné crypto-juif est empêché de porter des secours, et lynché. On ne plaisante pas…

Beatriz épouse le “roi des épices” importées d’Amérique du Sud au Portugal, Francesco Mendès, puis devenue prématurément veuve poursuit ailleurs les affaires de son époux, les étend, les fait prospérer considérablement dans cet Empire ottoman accueillant, organise l’installation d’une colonie agricole juive à Tibériade etc.


      L’épisode du boycott du port d’Ancône nous est conté au passage qui, n’entraînant pas la conviction de tous les juifs, finit par échouer.

À la mort de Gracia vers 1569, son neveu Joseph - duc de Naxos - poursuivit ses affaires, mais avec son épouse Reyna ils n’eurent pas d’enfants… fin d’un empire dans l’Empire.

L’auteure nous avise dans sa préface que la pièce est disponible pour mise en scène en tout lieu et en tout moment.3

Jean Carasso

Comments