Une Jeunesse à Tanger* - David Bendayan & Pour une poignée de dattes** (Roman) - Albert Bensoussan

*2000  Editions Latitude au Canada,  sans précisions. - 122 pages.
**2001  Maurice Nadeau Paris - 155 pages.

Les hasards de l’édition font arriver ensemble ces deux livres que de nombreux points rapprochent, bien que le second s’intiule “roman”, comme la plupart des écrits de Bensoussan qui acquiert par cet artifice une grande liberté de conception et d’écriture.

Les deux auteurs sont des enseignants en université, de culture familiale judéo-hispanophone, et les deux conservent une éclatante nostalgie de cette Afrique du Nord qui les a vus naître et devenir adultes. Coïncidence remarquable, c’est à 26 ans que l’un et l’autre ont émigré, le premier depuis Tanger, le second depuis Alger.

Le procédé littéraire des deux est fait de coups de projecteurs plutôt que d’une exposition linéaire et biographique du récit.

Solide fonds commun donc. Si le premier conserve un fil conducteur, le second est fait de petites nouvelles plus ou moins indépendantes. Mais les deux constituent d’évidence des récits nostalgiques de l’enfance, de la jeunesse adulte…

Il a dû être bien malheureux, David, depuis qu’il a quitté Tanger pour vivre dans cette “anti-Tanger” qu’est la ville canadienne à laquelle il est arrimé maintenant… où il continue d’enseigner !

Il n’est qu’à moitié convaincant lorsqu’il conteste ce qu’il entend probablement dire ici ou là : “Ça n’est pas le vieux Tanger qu’on pleure, c’est notre jeunesse”. Il prétend fermement que l’incomparable douceur de vivre dans cette ville “royaume où convergèrent tant d’ethnies différentes, où se construisit cette identité tangéroise complexe et indéfinissable que le destin implacable marqua du sceau de l’exil …” n’a rien à voir avec les regrets de l’homme d’âge mûr.


      Faisons lui donc confiance et suivons-le plutôt sans réticence dans ses pérégrinations d’enfant, de jeune homme, au lycée, puis devenant enseignant lui-même.

Il déclare d’entrée de texte que cet amour de la ville perdue se transforme peu à peu en devoir de mémoire et que sa nostalgie revêt la force du témoignage. Car il a cherché à reconstituer à travers des jeux de mémoire un univers disparu à tout jamais.

Il ne s’agit pas d’un récit autobiographique linéaire, mais au contraire d’une explosion d’images fulgurantes, irrépressibles sans nécessairement de liens entre elles. Le souvenir, la mémoire de l’auteur sont d’ordre visuel avant tout, il a encore en mémoire tant d’années après, le couleur de la haie de bougainvillées, clôture de la propriété voisine ou, un peu plus loin, la forme de la voûte formée par ce bouquet d’eucalyptus interminables.1 De façon plus générale, David est un sensitif car les odeurs, les saveurs reviennent sans cesse dans son texte (le goût superbe de cette tasse de chocolat de Tanger, qu’il n’a retrouvé qu’une seule fois à Malaga !).

Non autobiographique, le livre. Mais l’auteur nous apprend au détour d’une phrase qu’il vécut vingt-six années dans cet immeuble qu’une photo placée derrière son bureau actuel lui rappelle chaque fois qu’il se retourne.

Quelques belles scènes retiennent l’attention: la journée de Kippour passée à la synagogue à côté de son père, et ses pertinentes observations de gosse… pas si gosse que cela d’ailleurs… la fête populaire de la Nochabuena et les représentations au Théatre Cervantès qui ne sont jamais sorties de sa mémoire. Le paseo, phénomène culturel de toute la Méditerranée où, interminablement il défilait avec sa nouvelle conquête devant le Café Zagora “où l’honorable bourgeoisie sépharade nous dévisageait avec insistance […], faisant des commentaires avec une intonation haketia si caractéristique”.



       Il trouve des mots justes aussi bien pour décrire la mer, sujet pourtant rebattu ! que ses professeurs au lycée.

Ce qui est rafraîchissant dans ce récit est qu’il ne se pique jamais d’historicité, d’idéologie. Il exprime presqu’incidemment vers la fin qu’il faut partir, que la période et les gens rencontrés ont changé, que l’exil est obligatoire, mais sans s’apesantir ni récriminer.

“A un moment donné, la ville s’anéantit derrière un rideau de grisaille. Ma vue se brouilla, mes yeux étaient embués, mais non seulement par la pluie.”

Un petit livre coloré, frais, attachant.

Dès les premières pages, Albert, qui a beaucoup publié jusqu’ici, est reconnaissable à son style rapide, nerveux, ramassé, à ses allitérations,2 et rapprochements inattendus.3

Un rien lui offre l’occasion d’une petite nouvelle : lisez ses démêlés avec l’orange et la peur que lui en inculque “maman Baudrin” la voisine, tout cela à cause d’un dicton espagnol : La naranja : por la mañana plata, a mediodia oro, de noche mata.4 et nous voilà dérivant vers l’effet sur le père d’un mauvais livret scolaire non subtilisé à temps par l’intéressé dans la boite aux lettres…

Il est évident que les éléments autobiographiques sont partout et que le talent littéraire d’Albert brouille bien les cartes; mais qu’importe au fond si ladite “maman Baudrin” était vraiment sa voisine de palier, si elle a eu ou non des amants ? Ceci, par contre porte l’accent du vécu : “ Mais à quoi bon regretter ou se plaindre de ce qui, de toute façon ne serait qu’une incongruité : Alger n’existe que dans mon cœur, l’Algérie dans ma tête.”

Il est plus que probable que ces auteurs ne se connaissent pas; mais la nostalgie, elle, leur est bien commune…

Jean Carasso

Comments