Les temps du siècle - Jo Amiel

2000
Editions du Marais Paris  558 pages.  editiondumarais@club-internet.fr

Ce long roman, ou récit romancé, débute dans l'Est parisien en 1933. Il s'achève vingt ans plus tard, au même endroit. Entre temps, ses héros auront connu l'exode et la clandestinité.

Jo et Marco ont sept ans au début du livre. Leurs pères, Maurice et Léon, venu de Pologne pour le premier, d'Istanbul pour le second, sont membres de la même cellule du parti communiste.

Et c'est le bien le Parti qui réunit les Marcovitch et les Nahum, plus que la religion, réduite à des habitudes culinaires et festives qui divergent selon les origines. Isabelle, la trésorière, Martin le secrétaire, Salomon l'idéologue, André l'auvergnat - qui s'autorise de grasses plaisanteries sur la judéité de ses camarades mais n'hésite pas à faire le coup de poing avec les antisémites comme Bayac - font partie d'une seule et même famille, dont les ennemis s'appellent Stavisky ou Rothschild. Les enfants sont membres des Faucons rouges…

Cet “équilibre” va changer insidieusement pendant la montée du nazisme et radicalement à la déclaration de guerre. Un nouveau clivage apparaît, qui balaie celui des bourgeois et des révolutionnaires : parmi les immigrés de l'Est parisien, certains sont Français et d'autres pas encore naturalisés. Les premiers seront mobilisés, les autres traités un peu hâtivement de planqués…

Les communistes juifs se réveillent juifs communistes. Leurs camarades ont bien du mal à justifier le Pacte germano-soviétique. Après une période de flottement, la Résistance parvient à rassembler les âmes pures, mais pour certains, le doute s'installe. Et l'amertume. D'autres continuent à y croire, comme la sœur de Jo, qui perdra son fiancé Robert dans la tourmente.

Le quartier de la Place Voltaire subit deux rafles successives, en 1941 et 1942. Jacquot, le fils adoptif de Bayac, a été placé dans une famille d'accueil dans le centre de la France. La bande (Jo, Marco, Charly et ses deux sœurs) y trouve refuge. Les paysans qui les hébergent sont braves, mais l'un des jeunes de la DDASS a des liens avec la milice. Le jeu de cache-cache (partagé par tant de juifs en France) va durer trois ans, avec ses épisodes dramatiques, et d'autres rocambolesques et même tragi-comiques.


C'est le mérite de l'auteur de ne jamais être systématique : il y eut des héros ordinaires en France, et des salauds ordinaires. En province, à Paris, et même dans le lycée où Jo tente de poursuivre ses études secondaires, le Proviseur ne lui conseille-t-il pas amicalement de cesser la distribution de tracts et d'abandonner le militantisme à d'autres, au patronyme moins “marqué”?

Entre 14 et 18 ans, Jo et ses amis vont découvrir le deuil (la mère de Jo meurt en passant la ligne de démarcation, son père est arrêté comme communiste, torturé et exécuté), la séparation (le père de Marco est déporté, le mari de Rachel fait prisonnier), mais aussi l'aventure, l'amour, la clandestinité, l'angoisse, la faim, la soif…

Après la guerre, chaque famille compte ses morts. Les communistes ont versé leur sang et contribué à libérer le pays, mais la victoire est amère pour les camarades juifs, qui ne finiront jamais de pleurer leurs martyrs. Parmi ceux-là, certains se jettent à corps perdu dans l'action : pour se venger, s'étourdir ou parce qu'ils ont à tout prix besoin d'une famille? D'autres, comme Jo, prennent leurs distances avec la ligne du Parti. La sanction est immédiate : ses frères des jours sombres lui tournent le dos. Même Marco…

Léon, revenu d'Auschwitz, regarde sans bien comprendre ses camarades d'hier se déchirer au nom de ce qui les réunissait avant la guerre. Jo se sent bien seul. Avec quelques dizaines d'années d'avance, il refuse le lavage de cerveau et la paranoïa communistes. Ce faisant, il devient un traître aux yeux des seules personnes qui lui étaient proches.


      Il s'accroche à ses études, tombe sous la coupe d'une femme plus âgée que lui, et sent confusément que sa vie lui échappe.

Bien que le roman ne soit jamais larmoyant mais au contraire plein de fraîcheur et d'humanisme, c'est bien d'une désillusion qu'il s'agit. Désillusion banale aujourd'hui, mais qui passait pour criminelle au début des années 50.

Ils font partie de notre histoire, ces jeunes staliniens, sionistes, révisionnistes qui se sont excommuniés les uns les autres, au mépris de leur intelligence, au nom d'une fidélité que d'autres manipulaient à leur insu. Ils font partie de notre passé, ces Stambulis ou Sénaniklis de la Place Voltaire auxquels les Todescos enviaient la carrure athlétique et le maniement parfait de la langue française. Et ce n'est pas le moindre mérite de Jo Amiel, et de son héros Joseph Markovitch, de nous faire revivre les interminables parties de belote au Café de la Mairie, bercées de jurons, de proverbes, ou de fables en judéo-espagnol.

Le récit se lit d'une traite malgré sa longueur. On aurait aimé cependant plus de noms de famille, car on se perd dans les nombreux prénoms : hommage d'un vieux camarade à sa jeunesse fraternelle et militante ?

 Brigitte Peskine

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