La maison de Jacob - Sylvie Courtine-Denamy

2001 - 
Edition Phébus Paris - 
205 pages.

L’auteure nous était déjà bien connue, pour avoir beaucoup publié, comme philosophe, comme traductrice de l’anglais et de l’allemand, et nous la découvrons ici dans une monographie de caractère familial, ce à quoi elle ne nous avait pas habitués.
Sylvie Courtine-Denamy a déjà publié, entre autres :
- Trois femmes dans de sombres temps 
(Edith Stein, Hannah Arendt, Simone Weil), chez Albin Michel en 1997.
- Le souci du monde, dialogue entre Hannah Arendt et quelques-uns de ses contemporains, chez Vrin en 1999.

Ce récit, préfacé par Julia Kristeva, semble destiné aux lecteurs de la Lettre Sépharade tant il rassemble d'informations précises sur le trajet qui nous mena d'Espagne à l’Empire ottoman, avant notre dispersion au XXe siècle dans le monde.

Cuenca-Nahmias (devenu Denamy) par son père, Gabay-Avigdor par sa mère, l'auteure, née en 1947 “dans les Eaux territoriales françaises” a vécu à Paris la jeunesse déjudaïsée de toute la génération née après guerre, dont je fais moi-même partie.

Zakhor! Souviens-toi, lui a dit son père avant de mourir. D'où cette recherche minutieuse, depuis Cuenca (Espagne), en passant par Varna (Bulgarie), Constantinople et Salonique, pour aboutir à Bayonne et Paris, ou Drancy puis Auschwitz.

Souviens-toi… Qui ne se souviendra avec Sylvie Courtine-Denamy de ces nombreuses familles aux prénoms familiers Vitali, Nissim, Isaac, Régine, Fortunée, Flora, Rozika…? Des mariages entre oncle et nièce…? Des fillicas et des borrequitas ? Des merveilleux ditchos, de la redoutable (et souvent malheureuse) suegra, de la honte que les exagérations orientales provoquaient chez nous, les “nés en France après guerre”…

Plus rares sont ceux qui se souviennent de l'Espagne du XVe siècle, que l'auteure nous invite à visiter, avec conscience et minutie.

Bien sûr, on ne peut écrire une telle somme sans se heurter à une difficulté de construction inhérente à la nature même de notre diaspora. Faut-il privilégier l'ordre chronologique ou la répartition géographique? Sylvie Courtine-Denamy a préféré nous emmener successivement dans les différentes villes où vécurent ses ascendants, ce qui exige du lecteur une certaine gymnastique pour passer d'une époque à l'autre et d'un personnage à l'autre. Les arbres généalogiques nous permettent de situer les différents protagonistes, et j'admire qu'elle ait pu recueillir tant de détails sur les dates de naissance, mariage et mort, quand on sait combien d'archives ont brûlé…






     On découvre dans les deux dernières pages que la propre mère de l'auteure a souffert de graves dépressions. J'aurais aimé me sentir plus proche de tous ces cousins et cousines. Ce magnifique travail de mémoire ne s'affranchit qu'à l'extrême fin d'une distance que l'interpellation à la deuxième personne ne parvient pas à combler. J'aurais aimé mieux connaître la malheureuse Rozika, souffrir avec elle. Elle me fait penser à la tante d'Edgar Morin dans “Vidal et les siens”, elle aussi sujette à des crises de mélancolie qui nécessitèrent des hospitalisations. Et bien sûr à l'héroïne de mes romans, Rébecca Gattégno.

     Mais cette minutie, ce sens du détail, ne nous privent-ils pas un peu d'émotion ? Qu'est-ce qui les faisait vibrer, ces jeunes mariés qui posent sur la photo, ce prisonnier du camp d'Askale en Anatolie ? Ces enfants gâtés de la “famille royale” comme on appelait la branche riche du clan ? Ces sœurs jolies, coquettes, “flirteuses” qui finissent par être mariées “sans inclination” ?


      Quel destin que celui de ces femmes, nées à l'aube du XXe siècle, élevées selon des règles surannées dans un Orient en décomposition, ouvertes à la modernité par l'Alliance Israélite (et la guerre de 14-18 !), transportées d'un monde à l'autre, d'une langue à l'autre… Et au moment où le rêve de francité commence à prendre corps, où l'avenir s'annonce différent et prospère, moins clanesque et patriarcal, le nazisme arrive, qui écrase tout, et pour longtemps. Peut-être pour toujours. Comment s'étonner que ces survivantes (les survivants, eux, sont repartis vers l'action, le travail…), comment s'étonner que ces survivantes, empêtrées entre traditions et rêves brisés, aient parfois “pété les plombs” ?

C'est peut-être le reproche que je ferais à ce fidèle et respectueux ouvrage : d'avoir résisté au pathos, dont nous sommes aussi issus, et qu'il fait bon, parfois, partager pour mieux ressentir.

 Brigitte Peskine

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