La Communauté Juive de Larissa avant et après le Choah - Esdras D. Moysis

Dans le numéro précédant,  à cette même place,  nous avons commenté le livre de Jacques Taïeb : “Sociétés juives du Maghreb moderne”. 
Nous nous excusons auprès de lui et des lecteurs d’avoir omis de porter son nom en tête de l’article, que l’on retrouvait facilement sur texte et photo heureusement.
NDLR
En grec 2000
La communauté juive de Larissa avant et après la Choah.
Editions de la Communauté israélite de Larissa "Platia Evraion Martyron Katochis" 
Adresse de l'auteur : 23 Tagm. Velissariou Larissa 412 22 Grèce.
308 pages.

Progressivement, les Juifs de Grèce essaient de remonter aux sources de leur histoire afin de tirer les nombreuses communautés du pays de l'oubli dans lequel la plupart étaient tombées à la suite de l'anéantissement durant la Choah. Ce mouvement s'est particulièrement accentué dans les dix dernières années : la revue du Conseil Israélite Central, Kronika, dans chacun de ses numéros traite d'une ou de plusieurs communautés en exhumant des documents que l'on aurait pu croire définitivement perdus, ou en apportant des récits de témoins dont certains ne vivent plus en Grèce. Mais des chercheurs indépendants, amateurs ou professionnels, publient des travaux qui tels ceux de R. Frézis, A. Nach, Rena Molho, fournissent une masse d'informations considérable aussi bien sur la communauté à laquelle ils appartiennent que sur l'ensemble de la vie juive, culturelle et cultuelle depuis plusieurs siècles. En septembre 2000 est paru un nouvel ouvrage sur la communauté de Larissa qui est le fruit d'années de recherches menées par M. Esdras D. Moysis, personnalité appartenant à une vieille famille judéo-grecque de la ville.1

Né en 1923, M. Moysis, parallèlement à ses activités professionnelles, s'est toujours intéressé au judaïsme, en particulier dans le cadre de sa ville natale et participe encore activement à la vie de sa communauté. Les recherches qu'il entreprend très tôt se concrétiseront dans de nombreuses études publiées dans la presse grecque mais aussi dans des livres dont celui ici analysé est le dernier publié. Il descend d'une très ancienne lignée de Juifs grecs ainsi que l'atteste son éponyme ayant adopté les us et la langue sépharades ce qui explique sa connaissance du judéo-espagnol qu'il lit aussi bien en graphie rachi que latine. E. D. Moysis possède également des archives regroupant entre autres des journaux et revues juifs en grec, judéo-espagnol et français de diverses provenances et époques, archives qu'il ouvre à tout chercheur désireux de les consulter.

Après, une brève analyse des termes Evraios (hébreu), israélite et Ioudaios (juif) et de la place respective des juifs et des Grecs dans notre civilisation occidentale, E. Moysis étudie succinctement les étapes de l'installation des juifs en Grèce pour ensuite s'intéresser spécifiquement à la présence juive dans la province de Thessalie dont Larissa est la capitale. Selon lui, cet élément y apparaît au Ve siècle avant notre ère. Cette présence, quoique encore inorganisée, est confirmée en 150 par la prédication de l'Apôtre Paul. Au XVIe siècle, la population juive de la province est évaluée à 3870 âmes. Quant à son implantation à Larissa, malgré l'incertitude qui peut naître de la multiplicité des théories, il semblerait qu'elle soit fort ancienne. L'élément romaniote va être progressivement absorbé par les exilés d'Espagne au XVe siècle qui outre leur culture sépharade propre vont aussi apporter leur maîtrise de certaines activités dont le commerce, qui leur est facilité par la dispersion familiale en Europe du Nord mais aussi dans l'ensemble de l'Empire ottoman, leur nouvelle terre d'accueil. En 1821, au lendemain du soulèvement des Grecs contre les Turcs dans le Péloponnèse, viennent s'installer à Larissa appelée alors Madre de Israel, une cinquantaine de familles juives qui cherchent à échapper aux massacres dont elles sont les premières victimes. Elles créent la Hevra Kedocha Moraïti (Sainte Communauté de Morée) dont nous possédons des noms de membres : Mizrachi, Rousso, Alhanati, Saragoussi, Perès etc. Le livre d'E. Moysis constitue de ce point de vue une source onomastique remarquable.

Une fois qu'il a ainsi planté le cadre historique, E. Moysis, en suivant un plan extrêmement strict, entreprend de disséquer les éléments qu'il possède pour fournir de sa communauté une description des plus exhaustives. Il s'attaque tout d'abord aux noms de famille qu'il classe en cinq grandes catégories2 : Noms cléricaux (ex. Cohen et Lévi), noms intégrant le mot “Dieu” (ex. Nahmias, Dieu est ma consolation), noms toponymiques (ex. Taraboulous, de Tripoli, Al-Belansi, de Valence, Algousti, d'Agosta), noms hébraïques (ex. Arari-Arar, montagne, Barzilaï, fer, Bourla, bijoutier), noms spécifiquement espagnols (ex. Abastado, satisfait, Benveniste, bienvenu, Kalderon, étameur). Enfin un tableau nous fournit les correspondances entre les prénoms traditionnels juifs et les prénoms européens qui au début de ce siècle connurent à Larissa comme ailleurs une certaine vogue : si l'on peut s'interroger sur le rapport entre Abraham et Albert, Moïse et Maurice, la parenté des sonorités peut expliquer le rapprochement entre Mazaltov et Mathilde, Léa et Louisa. Parfois la relation s'explique par une réminiscence biblique (Yeouda, Léon), ou une transposition de sens (ex. Iesoua, Salvator, Haïm, Vital mais aussi Victor). Nous retrouvons à Larissa ces beaux prénoms féminins qui sont encore parfois utilisés : Vida, Sol, Seniora, Luna, Flor, Djoya, Dona, Diamante etc.


      Sur ces bases onomastiques, l'auteur entreprend ensuite une analyse de la vie juive traditionnelle selon les grandes étapes, telles qu'elles ont existé et existent encore au sein de la communauté de Larissa. Que ce soit à la naissance (avec la circoncision), pour la Bar-Mitzva et la Bat-Mitzva, le mariage et la mort, la communauté se plie aux rites sépharades qui nous sont déjà connus : nous ne sommes pas surpris d'apprendre que pour les parents, la parida et le parido, la naissance d'un garçon était considérée comme une bénédiction du ciel. Le lendemain de la circoncision a lieu une fête, la Viola, à laquelle sont conviés les membres de la communauté auxquels on offrait, entre autres, une confiserie, spécialité des Juives de Larissa, la kupeta à base de sésame et de miel. La jeune mère durant toute cette période reçoit ses amis, richement parée. Il faut noter que son lit comprend un ornement utilitaire particulier appelé baldakino, sorte de moustiquaire destinée à la préserver avec son enfant des insectes mais aussi et surtout du aïn ara, le mauvais œil. Le premier né mâle appartenant à Dieu, un Cohen doit pratiquer la cérémonie de son rachat, le rehminiento ou rehmir, qui est une sorte de restitution du garçon à ses parents naturels. Quant à la fille, dont la venue est fêtée avec beaucoup de joie, précise quand même l'auteur, elle a droit à une cérémonie appelée le Fadario (don du nom). Le mariage et la mort sont soumis aux rites traditionnels que nous retrouvons dans toutes les communautés sépharades. Aux fêtes religieuses habituelles s'ajoutent depuis la seconde guerre mondiale la commémoration de la Choah et de l'indépendance de l'Etat d'Israël.

Mais il n'y avait pas de cérémonies et de fêtes joyeuses sans chansons et la communauté de Larissa a longtemps entretenu la tradition des romanses judéo-espagnoles et des balades judéo-grecques. Malheureusement, avec la disparition des locuteurs du djudezmo cette tradition est morte. Pourtant parmi les chants répandus dans toutes ces communautés des Balkans et qui en soulignent la parenté, Larissa avait les siens propres dont il ne nous reste que de rares exemples3.

Indissociable de la culture judéo-espagnole, les dictons et proverbes émaillaient les conversations quotidiennes des Juifs de Larissa : la plupart nous sont déjà connues : El Dio da almendras al que no tiene muelas (Dieu donne des amandes à ceux qui n'ont pas de dents), Quien se casa con amor bive con dolor (Celui qui se marie par amour vit dans la douleur).

E. Moysis fidèle à son dessein de sauver la mémoire de sa ville consacre un important chapitre aux professions que pratiquaient jusqu'à une date relativement récente ses compatriotes juifs de Larissa. Sous chaque rubrique professionnelle, il indique les familles au sein desquelles ces techniques ou traditions se transmettaient : ferblantiers, cochers, transporteurs, bâtiers, marchands d'aliments du bétail, portefaix (hamales), porteurs d'eau, employés municipaux, producteurs et marchands de vin (qui approvisionnaient des communautés du monde entier en vin kacher), musiciens, producteurs et marchands de tabac, matelassiers, tailleurs, cordonniers, brocanteurs, chapeliers, colporteurs, marchands d'œufs et de volailles, épiciers fixes et itinérants, bouchers, menuisiers, fabricants de balais, modistes, tout un monde de petits artisans aux côtés desquels on trouve quelques libéraux, médecins, professeurs, ingénieurs, pharmaciens4. C'est généralement dans le cadre d'un quartier spécifique (Evraïka) que se déroulaient ces activités. Si au XVe siècle les Sépharades vinrent s'établir aux côtés de leurs coreligionnaires autochtones, les Romaniotes ou Griegos, l’amalgame des deux communautés ne se produisit pas immédiatement. Ce n'est qu'avec le temps que les nouveaux arrivants l'emportant en nombre assimilèrent la vieille communauté qui adopta progressivement leurs mœurs et coutumes. Lorsque la Thessalie redevient grecque en 1881 on compte à Larissa environ 2200 juifs dont la langue est le judéo-espagnol mais qui pratiquent aussi le turc et le grec. Ce n'est que vers la fin du XIXe et au début du XXe que la notion de quartier juif finit par disparaître. Depuis 1860 le centre cultuel et social de la communauté est constitué par la synagogue Ets Hayim qui existe toujours alors que la plupart des anciennes demeures de Larissa ont disparu pour laisser place à d'imposants immeubles. Après la Choah, certains survivants, comme E. Moysis lui-même ont choisi de continuer à vivre dans la ville alors que d'autres ont préféré émigrer aux Etats-Unis ou en Israël5.

Les trois chapitres suivants sont consacrés à l'organisation religieuse et administrative de la communauté ainsi qu'aux biens-fonds, propriété communautaire. Sur les sept synagogues dénombrées, il ne reste que le bâtiment nommé Ets Hayim, élevé en 1860 et restauré en 1990. Il nous est décrit avec force détails.

E. Moysis analyse également de façon circonstanciée le fonctionnement des organes religieux et laïcs de cette communauté en nous fournissant les noms des rabbins de la ville et des présidents. Il consacre une notice propre à la personnalité marquante du grand rabbin Siméon Aaron Pessah originaire de Salonique (1815-1893) qui joua un rôle prépondérant lors du rattachement de la province au royaume de Grèce.



      Le chapitre VII est consacré à la seconde guerre mondiale. Dès la campagne italienne et l'établissement du front albanais, les Juifs de Larissa participèrent au combat en tant que soldats. En raison des bombardements de l'aviation ennemie, Larissa connut alors des destructions et des pertes humaines importantes. Mais le pire restait à venir : en septembre 1943 la Thessalie passait sous occupation allemande. Début 1944, les Allemands enregistrent les membres de la communauté et nomment un président en la personne d'Aaron Abraham Hazan puis d'Abraham Isaac Negris qui, avec un grand nombre de ses administrés, finit par fuir la ville et gagner la montagne afin de se mettre à l'abri des mesures coercitives que les nazis, après Salonique, appliquaient maintenant dans toutes les villes à population juive qu'ils occupaient. Les familles qui étaient demeurées en ville et quelques autres qui durent y revenir pour des raisons de survie furent envoyées à Auschwitz et Birkenau le 24 mars 1944 après avoir été enfermées dans le quartier appelé Exi Dromi. Certains des habitants réfugiés dans la montagne, dont E. Moysis, prirent une part active à la résistance aux côtés de l'ELAS jusqu'à la libération de la ville.

La population juive de Larissa qui s'élevait à 1018 âmes à la veille de la guerre, a considérablement diminué au lendemain du second conflit mondial. De plus, de 1945 à 1955, 66 familles ont émigré soit vers les Etats-Unis soit vers Israël. En septembre 2000, la communauté comprend 318 personnes6.

En tant que président de l'association sioniste de sa ville, M. Moysis se devait de consacrer un chapitre à l'évolution de ce mouvement parmi les Juifs de Larissa. C'est sur ce thème qui lui tient à cœur qu'il a choisi de conclure son travail en nous donnant un bref aperçu de l'évolution du sionisme dans sa ville qui fut l'une des premières en Grèce à manifester son intérêt pour les idées de Théodore Hertzl puisqu'en 1906 y fut fondée l'Association Sioniste de Larissa Ohave-Sion (les Amis de Sion). Depuis lors il ne se passe pas d'année sans que cette association n'organise de manifestation, ce que l'auteur nous relate, dates et détails à l'appui.

Il ne faut pas oublier de mentionner la courte section que l'auteur consacre aux “phénomènes antisémites” et dans laquelle - avec le tact qui le caractérise - il nie l'existence de réels mouvements antisémites en Grèce en dénonçant plutôt une manifestation de “sentiments incontrôlés”. En fait il rattache essentiellement l'antisémitisme grec à l'anti-sionisme qui fut très violent en Grèce durant la période de la guerre du Liban de 1982 à 1985 et qui semble s'être quelque peu calmé depuis la reconnaissance de l'État d'Israël en 1990 et la normalisation des relations entre les deux pays.

Au delà de la nécessité ressentie par Esdras D. Moysis de concourir au devoir de mémoire qui était le sien en tant qu'enfant de Larissa et membre de sa très ancienne communauté juive, il faut sans doute voir dans la démarche de l'auteur dont le beau livre est une mine d'archives, le désir d'affirmer la compatibilité de sa judéité et de sa grécité alors que, en Grèce comme ailleurs, certains pourraient remettre cette compatibilité en question.

 Le choix esthétique de l'édition abondamment illustrée et le goût qui a présidé à la mise en pages font de cet ouvrage une pièce importante de la bibliographie à thème judéo-grec qui s'étoffe année après année.

Bernard Pierron

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