L'Insoumis - Juifs, Marocains et rebelles - Abraham Serfaty, Mikhaël Elbaz

2001  Ed. Desclée de Brouwer,  
293 pages.

Il est fatal que beaucoup de lecteurs, et de lecteurs juifs, se trouvent en désaccord avec Abraham Serfaty. Mikhaël Elbaz brossant l’environnement idéologique où évolue en 1952 le judaïsme marocain écrit :  “Ces idéologies travaillent souterrainement une population désemparée qui se projette dans un univers fictif où tout serait recommencé.” 

Une aussi forte personnalité que Serfaty n’a pu que sublimer ce divorce entre doctrines et réalités, et quelle que soit la lucidité qui par moments le touche, par exemple quand il confesse : “Nous avons caressé des idéologies qui se sont révélées des idéologies totalitaires, et non des raisons d’espérer”. L’admiration et le respect portés à l’Armée Rouge de Stalingrad, symbole d’espérance à l’époque la plus noire, interdisaient le doute, l’attachement à l’utopie rêvée jetant un voile inconscient et protecteur sur la réalité gênante. Ainsi pour l’épisode des blouses blanches : “Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir…” Et pourtant que de clairvoyance parfois : “Les mémoires imaginées qui se construisent dans les musées […] ne peuvent venir à la rescousse du temps perdu.”

La saisissante confession à laquelle nous invite Elbaz nous atteint dans une autre dimension, celle de la grandeur elle-même. Si la primauté de l’idée sur la réalité peut conduire de l’erreur au crime, elle est aussi la condition de l’héroïsme. Car Serfaty, ce Juif marocain de souche tangéroise, pétri d’espagnolisme, est anachroniquement un héros stendhalien dont la passion n’obéit qu’à ce qui compterait plus que la vie : l’honneur (honra) c’est d’abord le respect de soi. Son ambition affirmée, sa conception de l’intellectuel, c’est de “chercher la vérité quel qu’en soit le prix”. Loin de toute dérision, comment ne pas évoquer l’intransigeance et la solitude messianique de Don Quichotte? Serfaty, comme l’illustre chevalier, est rappelé au réalisme par ses proches : “Continuer à s’opposer au pouvoir, c’était risquer la torture sinon la mort. Ma femme insistait pour que nous quittions le Maroc.” Mais “émigrer ce serait trahir”. Certes une voix intérieure lui fait avouer : “Je ne dialoguais guère avec elle, peut-être parce qu’en moi-même je sentais que je n’avais pas tellement d’arguments à lui opposer.” Mais tout cela ne suffit pas à le retenir sur la pente du sacrifice. Aucune concession, aucune faiblesse, aucune trahison de soi ne le détourneront de sa vérité : celle des Saraouis opprimés. Vingt-six années d’une horrible prison dont il tenait la clé. Il suffisait de faire comme Galilée : reconnaître formellement sa propre “erreur” et taire sa vérité. Il fallait une force morale proche de l’entêtement théologique pour donner plus de prix à la vérité abstraite qu’à vingt-six années de prison sordide, le tout dans une société où le simple gendarme venait lui-même lui rappeler comme une évidence : “Tu es Juif, tu n’as pas le droit de faire de la politique”. 


      Les pages de Serfaty sur la torture sont un témoignage essentiel sur la condition humaine1 :

“Lorsqu’on l’a subie si longtemps et si intensément qu’elle a pénétré votre corps et votre être et cette raison sera peut-être comprise par le lecteur de ce texte, est que parler de cela, pour celui qui l’a subi, est comme extirper une vomissure enfouie au fond de son corps. Je dis enfouie, maintenant, dix ans après. Tant qu’elle est encore vivace, et cela dure des années.” 

“Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là.” Ce fier alexandrin qu’il emprunte à Victor Hugo, Serfaty se l’est appliqué avec une sorte d’autocruauté inexorable.

Est-il pourtant tout abstraction? N’est-il qu’idée, principe délié d’un passé collectif? Certes la France abstraite des Droits de l’Homme, de la laïcité, une et indivisible, l’a mar-qué sans retour, au prix de quelques méprises historiques, voire d’anachronismes qu’il soupçonne parfois, qui lui firent croire possible, par instants, une société marocaine comparable à celle de l’idéale République Française des fondateurs. Au fond, il ne contredit pas Elbaz quand il lui rappelle que le Messie, c’est un horizon nécessaire mais inaccessible. Ce laïque retrouve ses racines juives anciennes et prie tout naturellement à la mort de sa mère; sa culture ancestrale voit en son père, générosité, universalisme, ouverture, et en sa mère, toute la dignité du judaïsme. “Ce que nous sommes depuis des siècles : la résistance et l’éthique.”

Sans doute sa soif de fraternité lui fait-elle embellir : “Je peux témoigner de la fraternité qui marquait nos rapports avec les Espagnols.” Mais il avait en vue les Républicains, oubliant volontiers les vieux préjugés antijudaïques, et antiarabes, de beaucoup de pied-noirs espagnols. De même son profond désir de paix au Proche-Orient lui voile-t-il une réalité plus prosaïque. Quand il regrette une simple méprise stratégique dans le refus par les Arabes du plan de partage de 1947, ne voit-il pas que la conception même d’un Etat juif était inacceptable par tous ceux qui appréciaient mal le rapport des forces ? De même quand il rêve de “nouvelles Andalousies” ce n’est pas simplement d’un passé culturel prestigieux, mais du mythe du Paradis terrestre, quand il n’y avait plus ou pas encore d’oppositions entre groupes religieux. Mais même ce passé-là est bien embelli, à peine moins que “les lendemains qui chantent.”2


        L’homme est meurtri surtout par ce qu’il ressent comme la destruction d’une communauté millénaire, celle dont il se sent charnellement membre, au delà de son universalisme abstrait et généreux : le judaïsme marocain, disparu de ce que fut son cadre ancestral, mal perçu en Israël dans son identité propre.

Qu’importent les illusions ou les désillusions, les erreurs et les amertumes. Ce qui importe c’est qu’il y ait des hommes et des femmes qui croient en l’homme assez pour en faire un point d’honneur.

Lionel Lévy

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