Etude : Ces "Re-Espagnols" du décret Primo de Rivera 1924


Le retour en Espagne des descendants des expulsés espagnols a commencé à “travailler” dès 1868 le nouveau gouvernement espagnol issu de l'effondrement de la monarchie : suffrage universel et libertés fondamentales sont proclamés, et parmi elles, pour la première fois depuis Isabelle la Catholique, la liberté religieuse. Donc, ipso facto, l'abrogation de l'édit d'expulsion de 1492.

Pure position de démagogie politique qui restera sans effet. On ne transforme pas du jour au lendemain des esprits sclérosés par quatre siècles d'obscurantisme et de bigoterie. Mais la réflexion commence à s'insinuer chez des intellectuels et des hommes politiques dans la Péninsule. D'autant que, deux ans auparavant, le diplomate Pedro Felipe Monlau, en visite sur les bords du Bosphore, avait été fort surpris d'entendre dans les rues de Péra couramment parler espagnol. Surprise qui allait l'inciter, à son retour à Madrid, à militer aux côtés des activistes pro-sefardis.

Il n'est pas le seul : des bords de la Corne d'Or l'ambassadeur d'Espagne, comte de Rascon, envoie, en 1881 certes, un rapport détaillé au Ministère des Affaires Etrangères du gouvernement Sagasta, le marquis de la Vega de Armijo. Il y relate l'existence de trois cents mille juifs d'origine espagnole en Turquie, “parlant parfaitement espagnol” et recommande de favoriser, avec arrière-pensées économiques et culturelles il est vrai, leur installation en Espagne.

Septembre 1883. Un jeune docteur espagnol, Angel Pulido, se trouve en croisière à titre privé sur un de ces bateaux à vapeur, véritables “institutions polyglottes flottantes”, qui sillonnent le Danube. Le bateau a quitté Vienne et se dirige vers Budapest. Le docteur converse avec sa famille quand s'approche, venu d'un groupe de trois passagers, un homme âgé, gros, portant barbe blanche, et tenant chapeau à la main, qui après avoir salué “en un espagnol correct” demande :
• Dispense me usted ! Es usted español ?
• Si señor ! Y usted, segun parece, tambien lo es.
• Si señor; pero yo no soy Español de España, soy Español de Oriente.

Moment où intervient l'un des compagnons du vieil homme :
Tambien soy Español, pero natural de Servia.

Espagnol d'Orient ? Espagnol de Serbie ? Que es esto ? Pulido n'y comprend plus rien. D'autant que ses interlocuteurs s'expriment en un curieux espagnol : quelque peu vieillot, mâtiné de mots turcs ou grecs, mais un espagnol quand même. L'espagnol tel qu'on le parlait en 1492, l'année où… Bueno!

• No entiendo bien esa su naturaleza! fait remarquer Pulido.
• Somos Judíos españoles! répond, dans un sourire, le vieil homme.

Stupéfait, Pulido apprend l'existence de très fortes colonies de juifs espagnols - “par dizaines de milliers”, racontera-t-il - habitant les grandes villes de l'Orient. A son retour dans la péninsule, Pulido publie ses impressions de voyage dans une revue, sans effet sur l'opinion publique.

Août 1903 : Angel Pulido revient, avec sa femme et sa fille, à Vienne, où son fils fait des études. Et décide de descendre à nouveau le Danube pour rentrer en Espagne par un chemin des écoliers nommé Mer Noire et Constantinople. Lorsque, peu après Belgrade et avant Orsova, sa fille entend sur le pont parler espagnol. Et court avertir son père. Bis repetita placent. Le docteur immédiatement se présente au couple de passagers impliqué. Entendre parler espagnol sur un bateau croisant sur le Danube… Coup de chance, son interlocuteur n'est autre que Enrique Bejerano, le Directeur de l'Institut Espagnol de Bucarest, qui se trouve être également le rabbin de la synagogue jouxtant l'Institut. C'est le choc. Une riche journée de conversations (“du matin au soir”, dit Pulido). Promesse de se revoir à Bucarest. Réception dans la famille Bejerano. “Intense émotion”, avouera Pulido quand il écrira le récit de cette rencontre qui, dira-t-il, “l'élévera au Séphardisme”…

Sitôt rentré en Espagne, Pulido déclenche ce que l'on n'appelle pas encore une campagne médiatique. “Savez-vous ce que j'ai découvert ? Des Espagnols dans les Balkans! Des Espagnols fidèles à notre langue depuis quatre siècles! Les fils de nos Juifs expulsés en 1492 !” Et de mettre lui-même la main à la pâte en publiant deux ouvrages qui vont connaître une extraordinaire diffusion en Espagne : Los israelitas españoles y el idioma castellano1, puis Españoles sin patria y la raza sefardi.2

Le docteur, qui entre temps a entrepris une carrière politique - député en 1888, sénateur ensuite, sénateur à vie en 1910 - peut se rendre, en tant que tel, auprès de la cour du sultan Abdul Hamid, où il s'entretiendra avec des généraux et des médecins d'origine espagnole, des avocats, des commerçants. Le sénateur baigne littéralement dans sa langue natale. Et, dira-t-il, “peut se lancer dans des études plus approfondies sur l'état de l'idiome espagnol et les évolutions de l'âme historique sépharade”. Pulido est mis en contact avec des communautés entières : Serajevo, Budapest, Bucarest.

Et d'entamer en Espagne, non sans prendre des risques pour sa propre carrière, ce qu'on appellerait aujourd'hui du lobbying : milieux politiques, gouvernementaux, Chambres de Commerce, Cortès, écrivains, philosophes, enseignants, création en 1910 de la Union Hispano-Hebrea placée sous le patronage du roi Alphonse XIII, et à laquelle adhère le Président du Gouvernement, Canalejas. “Il faut récupérer ces fils d'Espagne perdus”, argue partout Pulido. (l'Histoire ne dit pas si, parallèlement, il a fait remarquer qu'une certaine Isabelle avait manqué de sens prévisionnel!) Un déferlement d'initiatives culturelles explose soudain : en Turquie, où la communauté qui avait jusque-là vécu dans la tranquillité est précisément déstabilisée par la perte de Salonique et va chercher appui et soutien auprès de l'Ambassade d'Espagne; à Paris où, en novembre 1913, Alphonse XIII reçoit le baron Edmond de Rothschild et où Pulido est, en 1919, l'objet d'un hommage organisé par la puissante communauté séfardi de la capitale; en Espagne où, en 1920, nait la Casa Universal de los Sefarditas.


      Ce mouvement que des historiens ont appelé le philoséfardisme en Espagne en est à atteindre son apogée lorsqu'après la Première Guerre Mondiale le Traité de Lausanne avec la Turquie, (juillet 1923) met fin aux Capitulations, cette convention-remerciement, obtenue de l'Empire ottoman par François 1er, allié au sultan Soliman II dans sa lutte contre Charles Quint, aux termes de laquelle les puissances chrétiennes, pour garantir la personne et les intérêts de leurs nationaux, ne les rendaient justiciables que de la seule juridiction de leurs consuls respectifs. Certes, la convention est motivée par la présence de communautés chrétiennes. On voit mal qu'en 1535, le gouvernement de l'Inquisition se préoccupe de… protéger ses expulsés. Mais les siècles passant, l'obsolescence érodant les haines et préjugés de l'Edit d'Expulsion, et les régimes se démocratisant, le bénéfice des Capitulations est étendu, à titre individuel, à “un petit groupe de juifs de langue espagnole en Turquie”.3 A quelle époque? “Au XVIIIe siècle”, répond Haïm Avni. Pour quelles motivations ? Parce que des Juifs bilingues rendent service dans les consulats et ambassades ? Parce qu'il faut protéger les “Européens” d'une Turquie parfois féroce ? Ce serait alors, nous fait remarquer Charles Leselbaum qui a bien voulu relire le présent article et lui apporter rajouts et caution, une curieuse assimilation de juifs aux chrétiens ; en fait, un face-à-face Occident-Orient. Exemple : la protection accordée aux juifs d'Oran, interprètes et trafiquants de blé et d'esclaves, par les Rois d'Espagne jusqu'au milieu du XVIIe siècle.

Ce qui est sûr, c'est qu'entre 1812 et 1868, les Cortès débattent de la séparation de l'Eglise et de l'Etat (pour la première fois de son Histoire, l'Espagne pose, en 1816, la question de la révocation ou de “la modification” de l'Edit d'Expulsion de 1492 : en vain), se prononcent pour l'abolition du Tribunal du Saint-Office (en vain là aussi) et se déclarent en faveur de la liberté religieuse en une Espagne qui mûrit doucement son évolution vers la République finalement proclamée en février 1873.

Il y avait donc des “protégés italiens”, des “protégés français”, des “protégés espagnols”, lorsque les retombées perverses du Traité de Lausanne créent ipso facto des apatrides. Les “protégés”, d'un coup, ne sont plus protégés. Mais ils n'en ont pas forcément conscience. Ils confondent protection et nationalité. A l'Espagne d'Alphonse XIII de savoir les récupérer, ces apatrides aux racines d'Espagne, pour en refaire - juridiquement s'entend - des Espagnols.

Mission certes non exempte d'arrière-pensées culturelles et économiques (expansion de l'hispanité au Moyen-Orient, débouchés commerciaux), confiée au chef du Directoire Militaire à qui la monarchie espagnole a remis le destin du pays : un brillant général (Cuba, Philippines, Maroc) nommé Primo de Rivera. Le dictateur, qui par ailleurs ne justifie pas de lui accorder nécessairement toutes les sympathies,4 signe le Décret Royal du 20 décembre 1924 “sur l'attribution de la nationalité espagnole aux protégés d'origine espagnole”. Le texte qui gardera dans l'Histoire le nom de Décret Primo de Rivera, stipule que “les anciens protégés espagnols ou leurs descendants, et en général les individus appartenant à des familles d'origine espagnole qui, en une quelconque occasion ont été inscrits sur les Registres espagnols” peuvent réclamer la nationalité espagnole, en se présentant aux consulats de leur pays de résidence. Dernier délai : 31 décembre 1930.

Faut-il tout attribuer à Angel Pulido ? Bernd Rother, dans un article récent, paru dans Los Judíos de la España contemporanea, (Université de Castilla de la Mancha, Cuenca), émet l'hypothèse que le décret du dictateur résulterait des suggestions de diplomates espagnols empêtrés dans l'imbroglio de la fin des Capitulations après la signature du Traité de Lausanne, et soucieux de trouver une sortie en choisissant d'imiter la France réintégrant, elle aussi, ses sujets.

Quoiqu'il en soit, nombre de Sefardis ignorent (médiatisation trop faible) le délai de forclusion que beaucoup laissent passer. N'est-on pas déjà “protégé espagnol”? Non, on ne l'est plus. Mais allez expliquer ces subtilités aux quelques 250000 Sefardis qui vivaient dans l'ex-Empire ottoman où, pour comble d'ambiguité, le gouvernement turc considérait, lui, ces protégés comme de “nationalité” espagnole! Antonio Marquina et Gloria Ospina (España y los Judios en el siglo XX, Ed. Espasa Calpe) donnent les chiffres suivants pour le début du siècle : 12500 Sefardis en Grèce, 1000 familles à Vienne, 1600 familles à Bucarest, 64 familles en Hongrie, 20 familles à Trieste, 700 familles à Sarajevo. Oui, mais se définir comme sefardi ne signifie pas forcément qu'on parle espagnol : aussi ces chiffres méritent-ils d'être ainsi corrigés : un recensement organisé en 1922 par le Ministère des Affaires Etrangères à Madrid, et confié aux instances diplomatiques impliquées de 1922 enregistre 80000 hispanophones à Salonique où avaient été pourtant décomptés 75000 Sefardis, 24000 à Belgrade, 30000 à Bucarest, 10000 au Caire, 6000 à Alexandrie, 250 à Port-Said, 50000 en Bulgarie. Malheureusement, les chiffres pour la Turquie semblent avoir été perdus. On a évoqué le chiffre de 8000 juifs reconnus citoyens espagnols. On peut se demander dans quelle proportion les 333 Turcs non reconnus, les 949 Turcs reconnus, et les 1499 Grecs déportés de France n'étaient pas des judéo-espagnols qui auraient bénéficié du décret Primo de Rivera si leurs parents ou eux-mêmes avaient agi à temps. Aucune étude, curieusement, n'a été entreprise, pourtant possible à l'analyse des noms. En mars 43, le Consulat de Turquie, dont l'attitude avait été désinvolte lors des rafles du 16 juillet 42, organisera un convoi de rapatriement pour les judéo-turcs reconnus comme tels.



       Les postulants (chiffre inconnu) ne sont pas nombreux. 8000? Le Décret se garde bien d'incorporer les mots judío ou sefardita, encore que ses auteurs savent bien qui ce Décret concernera : los hijos perdidos de España. Nombre de Sefardis ne se croient pas concernés : ne possèdent-ils pas déjà un passeport espagnol ? Mais c'est un passeport de protégé, nullement de citoyen d'Espagne. Aussi ne sont-ils pas inscrits à l'Etat-Civil ni dans les Registres des légations et consulats. Ambiguïté. Négligence coupable, génératrice de drames quinze ans plus tard : quand l'heure de la Choah sonnera, les consuls espagnols à Paris (Bernardo Rolland, puis Alfonso Fiskowich) accorderont certes leur protection (pas d'étoile jaune, les biens protégés et enregistrés au Consulat de Paris, convois de rapatriement, et même libérations d'internés ou de déportés) aux détenteurs de passeports délivrés selon le décret Primo de Rivera. Mais les autres? Le consul Rolland fera une tentative, réussie : il prendra en considération les demandes présentées par 90 “protégés”, pour lesquels il aura, de la part de Madrid, “incroyablement”5 gain de cause.

Pour n'évoquer que les trois convois de rapatriement de France pendant l'occupation nazie, la vérification, apparemment par Madrid, de la nationalité des heureux bénéficiaires prendra de très longs mois avant le premier franchissement de la frontière, à Irun, le 11 août 1943 pour 73 Sefardis. Un groupe de 33 Sefardis passera la frontière en octobre 1943. Un troisième groupe était prévu pour juillet 1944. Depuis le 23 novembre 1943 où 120 juifs espagnols furent arrêtés (dont 80 déportés, 40 libérés sous la pression du consul Fiskowitch), le consul d'Espagne, comme tous les consuls “protecteurs” des pays neutres ou alliés avait déjà perdu son pouvoir de protection… Sur 35000 Sefardis vivant en France en 1940, environ 2500 juifs possèdent des documents espagnols et sont enregistrés comme tels au Consulat de Paris, mais seulement 500 d'entre eux sont reconnus par le gouvernement espagnol comme citoyens, et seront admis en Espagne. (Berndt Rother dans LS 23; mais aussi, probablement sur des sources identiques, Del Fuego, Sephardim and the Holocaust, Gaon and Serels, Sepher-Hermon Press, New-York, 1995). On a peu écrit, ou pas du tout, sur la part de bonne ou mauvaise volonté de l'ambassadeur très fasciste Lequerica que semble parfois avoir “court-circuité” Bernardo Rolland, comme ce fut le cas pour la transmission, directement au Ministère des Affaires Etrangères à Madrid, de la fameuse lettre de la communauté sépharade de Paris signée Franco au général Franco (voir LS 27). Sur le nombre de Juifs des pays occupés sauvés par l'Espagne franquiste, le débat demeure. 150000 pour Simon Wiesenthal (Le Point, mai 1982) qui commente d'une phrase, ambiguë à notre sens : “Ce n'est pas un hasard, c'est une politique”. Haïm Avni6 ne prend pas position sur deux chiffres : celui de 40000 pour les seuls Balkans (selon une parution en 1963) et celui de 80000 cité par Lipschitz, dans Franco, Spain, the Jews and the Holocaust, Ktav Publishing House, New-York, 1984. Le nombre de Judéo-espagnols de France (pas forcément de “nationalité” espagnole), accueillis en Espagne en pleine guerre serait de 3000. 

Et c'est en manipulant l'effet de ce passeport Primo de Rivera, détenu régulièrement par un peu moins de 200 juifs vivant en Hongrie sous l'occupation nazie que le légendaire consul Angel San Briz, jouant la multiplication des petits pains, créa de toutes pièces, (avec ou sans l'accord de Madrid ? point restant à élucider), quelque 2295 “protégés espagnols” qu'il logea dans des bâtiments de Budapest, loués pour la circonstance, où il fit arborer derechef et sans état d'âme le drapeau espagnol.7

Et c'est également grâce à leur passeport espagnol (ou portugais) qu'un premier groupe de 367 Saloniciens, déportés à Bergen-Belsen le 30 juillet 1943 a été extrait du camp, le 2 février 1944 pour arriver en Espagne le 10 février, d'où il sera embarqué pour Casablanca avant d'arriver en Palestine le 4 décembre 1944. Et c'est aussi ce même passeport qui épargnera la vie de 155 Espagnols (auxquels se joindront 19 Portugais) déportés d'Athènes, bien qu'inscrits pour un rapatriement en Espagne, le 2 avril 1944, internés à Bergen-Belsen le 11 avril 1944, et libérés par l'armée britannique le 4 mars 1945.

De même, les protections et interventions accordées par le consul Sebastian Romero Radigalès, aux 511 juifs espagnols de Salonique; par le consul José Rojas à Bucarest à sept familles; par le consul Palencia à Sofia, ont été “juridiquement” fondées sur la détention, par les bénéficiaires, de passeports Primo de Rivera.8

Cette politique de réintégration se poursuivra indépendamment des régimes : un nouveau décret, d'avril 1931 (Alphonse XIII termine son règne) est pris dans le même esprit.

Ce n'est pas tout. Deux nouveaux décrets “ré-espagnolisent” des protégés espagnols d'Egypte et de Grèce. L'un est de décembre 1948. Et l'autre est de 1958. Là encore, il n'est pas question de mentionner le mot judío ou sefardita. Mais la liste des noms suffit pour savoir de qui il s'agit.

Leur signataire ? Bouclez votre ceinture : général Franco.

F. E.

PS : Cet article est à rapprocher des articles de même finalité parus dans les LS 23 à 25, 27 à 29 sous diverses signatures. Ne serait-il pas temps de demander aux survivants de la communauté judéo-espagnole de France sous l'Occupation, d'envoyer leurs témoignages - particulièrement sur les rafles du 23 novembre 43 - et souvenirs afin d'élaborer un ouvrage sur leurs rapports avec les consuls impliqués (à Paris, Perpignan, Toulouse, Marseille surtout) ? Ecrire à la LS qui transmettra. 

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