"El hazino imaginado" : Comedia de Molière

En version judéo-espagnole.

ARBA1, la revue du séminaire romaniste de l’université de Bâle, dédie entièrement son numéro 11, d’octobre 2000, à la publication du travail mené par deux de ses professeures, Béatrice Schmid et Yvette Bürki, en collaboration avec huit de leurs étudiants. Les auteurs présentent une étude en quatre parties (dont une partie consacrée à la translittération) d’une traduction judéo-espagnole du Malade Imaginaire de Molière publiée à Sofia en 1903.

La translittération de la pièce de théâtre est précédée d’un premier chapitre introductif qui donne des repères historiques sur la présence des Judéo-Espagnols en Bulgarie ainsi que des informations concernant le théâtre judéo-espagnol. On y apprend que les pièces de Molière furent très prisées par le public sépharade et qu’au moins six d’entre elles connurent une ou plusieurs traductions en judéo-espagnol et furent représentées et jouées en judéo-espagnol par des troupes de théâtre amateur composées d’élèves, d’anciens élèves d’écoles juives ou d’acteurs amateurs. La première traduction connue d’une œuvre théâtrale en judéo-espagnol est celle du “Médecin volant” de Molière, publiée en 1873 dans les colonnes d’El Tyempo d’Istanbul sous le titre El mediko djugeton.

Ce premier chapitre nous apprend également que cette édition de El hazino imajinado (Sofia, 1903) est une des rares éditions indépendantes de textes de pièces de théâtre, puisque de tels textes semblent avoir été généralement publiés dans la presse. Il s’agit d’un livre de 56 pages édité en caractères “rachi” pour le texte et en caractères hébreux “carrés” pour les titres et les noms des personnages. La page de couverture indique qu’il fut composé dans l’atelier typographique de Rahamim Chimon et imprimé par G.A. Nojarov. Les auteurs rapportent quelques indications sur Rahamim Chimon (également appelé Chimonov) qui fut éditeur et rédacteur de l’hebdomadaire La Luz (fondé en 1905-1906) et des revues Rayos (Revista mensuala por literatura djudiya) et Ahadut (Organo literario, suplemento al jurnal La Luz) de Sofia. La traduction est de Ch. Ben Ataf, au sujet duquel aucune information n’est donnée.


     Enfin, les auteurs présentent leur système de translittération qui est celui de la revue Sefarad du CSIC (Consejo Superior de Investigaciones Científicas) de Madrid. Ce système de translittération présente l’avantage de faciliter l’accès des hispanistes aux textes judéo-espagnols (en effet, il tend à respecter, autant que faire se peut, l’orthographe du castillan actuel, en ajoutant des signes diacritiques signalant les différences de prononciation en judéo-espagnol; ainsi azer devient hazer, dyes devient diez, etc.). Mais il présente également l’inconvénient d’être difficilement lisible par le public judéo-hispanophone et surtout de rendre difficile une lecture et une prononciation des textes qui soit respectueuse de la phonétique du judéo-espagnol.

Après le deuxième chapitre, consacré à la translittération de El hazino imajinado, viennent les deux derniers chapitres : une étude de l’œuvre et un glossaire.

Le chapitre dédié à l’étude de la pièce de théâtre propose au lecteur un exposé des différences existant entre les diverses versions françaises du Malade imaginaire et la traduction judéo-espagnole, puis une étude linguistique de la pièce, tandis que le dernier chapitre présente un glossaire qui permet une meilleure compréhension du texte (le vocabulaire relevé est uniquement constitué des termes de source non-hispanique - emprunts au bulgare, français, grec, italien, turc, etc. - et des termes archaïsants).





Kada uno es haham
 
de su ofisyo

Extrait du cahier offert à la LS en novembre 1996 par Marguerite Zvi, d'Israël.


      Les auteurs soulignent qu’il manque dans El hazino imajinado les passages musicaux et les passages dansés, que sont les prologues et les intermèdes s’intercalant entre les actes (mais il est signalé que des éditions du Malade imaginaire sans ces mêmes passages circulaient également en France), que la fin a été modifiée, que certains passages ont été omis et enfin que la traduction est parfois surprenante. Une liste des différents types d’omissions de la version judéo-espagnole est dressée : omissions dues à l’inattention du traducteur, à la censure de passages ayant trait à la procréation, à l’adaptation du texte au public sépharade par la suppression de toute référence au lieu original de l’action (Paris et la France), à la volonté d’écourter les répliques trop longues et enfin, à la difficulté de traduire le vocabulaire “scientifique” relatif aux remèdes et aux médicaments.

L’étude linguistique de El hazino imajinado s’attache à décrire la graphie et la phonétique (phonétique différente du judéo-espagnol de Sofia par rapport au judéo-espagnol d’Istanbul et de Sarajevo); la morphologie et la syntaxe (description détaillée de l’usage des temps verbaux); les possibilités de formation des mots grâce aux différents types de suffixes; et enfin le lexique du corps humain, de la santé, de la maladie et de la médecine.

Ce type de travail permet de mieux connaître la création littéraire judéo-espagnole, qui reste encore trop peu étudiée. Ce numéro de la revue Arba présente un double intérêt : il offre au grand public une pièce de théâtre judéo-espagnole agréable à lire, tout en proposant au public spécialiste une étude sérieuse et approfondie du texte.

Gaëlle Collin


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