Revues : Cronica 169

La situation de l'enseignement primaire à Corfou durant la période de l'entre-deux guerres
Spiros P. Gaoutsis
Χρονικα - Cronica, Revue de judaïsme grec, odos Voulis 36 GR 105 57 Athènes.


     L'histoire de la communauté juive de Corfou, en particulier au siècle dernier, nous est relativement bien connue. La création d'une école juive à Corfou-Ville atteste l'importance de cette communauté qui joua un rôle indéniable dans la vie municipale et fut l'objet de mouvements antisémites largement étudiés. S. Gaoutsis avec cette étude sur l'enseignement primaire fournit de nouveaux éléments sur la démographie, le niveau de l'éducation et la vie professionnelle et sociale d'une communauté qui aujourd'hui se réduit à quelques membres.

Depuis le XIIIe siècle nous savons que Corfou était un centre d'étude des textes religieux qui constituaient l'essentiel de l'enseignement traditionnel dans les communautés juives. Nombre de rabbins fameux ont enseigné à Corfou du XVIe au XIXe siècle. Notons également qu'avec la création de l'Académie Ionienne, au début du XIXe siècle, fut instituée une chaire de langue hébraïque. Mais c'est dans les procès-verbaux de la Municipalité qu'apparaît en 1824 la mention de l'école juive dite Talmud-Tora financée par un legs d'un montant de 359,45 drachmes. En 1909 le Grand Rabbin Gustavo Calo participe à une manifestation qui a lieu pour Hanuka et dont les profits seront consacrées à l'entretien de l'école communautaire. En 1914 est envisagée la création d'une maternelle israélite. Le successeur de Gustavo Calo, le rabbin Abraham Sofer Shreiber (1897-1982) institua selon le journal Kerkyra du 14 novembre 1915 une école du soir pour enseigner aux enfants pauvres le grec, l'italien et l'hébreu ainsi qu’une école de rabbins. Vers cette époque, nous apprenons que le nombre d'enfants juifs scolarisés est de 230.

Afin d'étayer concrètement cette synopsis de la scolarisation de la population juive de Corfou S. Gaoutsis fournit le nombre d'enfants scolarisés, année après année de 1900 à 1929 puis à partir de l'année 1929-1930 des tableaux présentant le nom, prénom, classe et prénom du père de chaque élève juif.


 

Pour 1936 et 1937 il nous offre le nom, prénom, prénom du père, prénom de la mère, prénom du grand père paternel et profession du père de chaque nouveau-né. Chaque tableau est accompagné de notes mettant en valeur les caractéristiques de l'année en question. L'année 1943-1944 est particulière puisqu'il s'agit de la dernière année de fonctionnement de l'école juive. Les élèves et leurs familles seront arrêtés et déportés par les nazis avant les examens. Il est inutile de souligner l'intérêt des listes et informations fournies par cet article du point de vue, entre autres, de l'anthroponymie et des catégories professionnelles. A ces données s'ajoutent le compte rendu d'une inspection réalisée le 29 mai 1940 dans la cinquième Ecole Publique de la communauté. Les résultats de cette inspection sont plutôt navrants : nous apprenons que l'école se trouve “dans le secteur sale et dépourvu d'hygiène du quartier israélite.” Elle est humide, privée de lumière. Le matériel à disposition est ancien, la bibliothèque assez pauvre et il n'y a pas de cour de récréation en raison de l'exiguïté des lieux ; quant au réfectoire où sont nourris une cinquantaine d'enfants de familles indigentes, il fonctionne grâce à la participation de membres de la communauté et se caractérise par sa malpropreté. Les instituteurs sont tous israélites et autochtones. Leur langue maternelle est le dialecte italo-espagnol. Les conclusions très négatives de ce tableau sont que les conditions d'enseignement dans cette école israélite sont particulièrement déplorables. L'inspecteur Papaioannou après la visite d'une maternelle, le même jour, en arrive à des conclusions identiques pour ce second établissement. Ces informations sont complétées par l'analyse des capacités des enseignants et l'opinion de l'inspecteur quant à leur valeur.



S. Gaoutsis dissèque ainsi, grâce aux rapports d'inspection, l'évolution de l'enseignement juif à Corfou jusqu'en 1944. Après la guerre l'ancien bâtiment de l'école juive est dans un état de grand délabrement. Elle ne rouvrira jamais ses portes.

Bernard Pierron

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