Parfum de pluie sur les Balkans (Roman séfarade) - Ana Gord

Comme dans presque chaque édition,  nous commentons ici un roman historique apportant une masse d’informations sur la vie juive ordinaire dans la région et l’époque décrites.

Traduit du Serbe par Dejean Babic. 2000.
L’Âge d’Homme à Lausanne.
470 pages.

Paru en 1986 en Yougoslavie, traduit du Serbe, ce “roman sépharade” selon le sous-titre, est en réalité un récit, car il est fondé sur des faits et des personnages réels.

Il nous invite à traverser les quarante-cinq premières années du XXe siècle à travers la famille Salom, depuis le Sarajevo de l'Empire ottoman jusqu'à Belgrade “libérée” par les Russes.

La narratrice, née en 1943, n'est autre que la fille de Blanki, la quatrième fille Salom, et de Marko, un Serbe orthodoxe libéral et ouvert.

Difficile de résumer les presque cinq cents pages de ce roman touffu et passionnant, qui réclame une bonne connaissance de l'histoire et de la géographie des Balkans. Même si l'actualité nous rappelle de façon douloureuse que rien n'est réglé là-bas, ça ne rend pas toujours la compréhension plus facile!

Nous suivons les cinq sœurs Salom entre Sarajevo - bosniaque et multiculturel -, Belgrade - serbe et orthodoxe, écriture cyrillique -, et Zagreb - croate et catholique, alphabet latin…

Précisons pour commencer que cette famille qui compte cinq filles et deux garçons, n'est pas des plus banales, même si elle fait partie intégrante de la communauté juive de la ville et observe les coutumes sépharades. D'abord, ce sont les femmes qui mènent la danse. Le père, papa Léon, vite enterré; le frère aîné, surnommé l'Athlète, fortement dilettante, et le plus jeune (qui ne devient adulte qu'en fin de parcours) ne vivent que grâce au labeur acharné des sœurs aînées.

Buka, la “littéraire”, laissera des manuscrits et des poèmes, seconde maman Esther auprès des jeunes enfants; Klara et Nina, bien que de caractères opposés, réussissent à faire prospérer ensemble leur boutique de chapeaux. Blanki, la sage, voudrait bien rester à l'école plus longtemps. Enfin Riki, la perle adorée, égoïste et volontaire, deviendra une danseuse célèbre.

Seul point commun : elles sont toutes jolies et… minuscules. Surtout comparées aux Slaves, aux Autrichiens, aux Turcs, à tous les non-juifs! Quand on a connu Clarisse Nicoïdski, issue d'une vieille famille de Sarajevo, on ne peut s'empêcher de songer qu'elle était, elle aussi, minuscule.

L'histoire commence donc au début du siècle à Sarajevo, cuvette bosniaque où quatre religions cohabitaient dans la paix, mais sans aucun mélange : les musulmans, les juifs, les catholiques et les orthodoxes.

Les filles Salom sont les premières à transgresser la loi en s'unissant avec des non-juifs. Pas Buka, l'aînée, mais son mari devient fou et quitte la scène en lui laissant deux fils. Nina tombe amoureuse d'Ignjo, un Serbe de Bosnie Herzégovine, qui préfère se blesser volontairement que de se battre avec les Autrichiens contre les Serbes pendant la première guerre mondiale. Nina se convertit à la religion orthodoxe pour épouser son cher buveur, noceur, mutilé… et amoureux. “Papa Léon fut exclu du milieu juif et on lui interdit de se rendre à la synagogue”, dit l'auteur. Mais la joie de vivre revient dans la maison Salom, car Nina est heureuse…


C'est au tour de Blanki de tomber follement amoureuse de Marko Korak, journaliste de talent, Serbe orthodoxe. Leur amour, contrarié à la fois par la famille Salom et la famille de Marko, survit difficilement au milieu des pressions qui s'exercent. Mais mêmes séparés, Marko et Blanki, qui se sont peu à peu résignés à ne pas se marier, parviennent à rester fidèles l'un à l'autre. Ils finissent par avoir une liaison, puis vivre ensemble, et finalement convoler… Ce sont deux âmes pures, courageuses et généreuses : les parents de l'auteur.

Klara, elle, se convertit au catholicisme pour épouser Ivo, un Croate de Zagreb. Elle veut quitter les Balkans pour aller en Europe occidentale, voyager, s'ouvrir à la vie et au monde. Ce qu'elle fera, mais sans mari, avec un fils et une fille, travaillant pour vivre, tandis qu'Ivo mènera la belle vie en France ou en Italie.

Riki, grâce aux sacrifices financiers de toutes (Blanki doit renoncer à l'école) est envoyée à Vienne pour apprendre le ballet. Ambitieuse et talentueuse, elle devient la coqueluche de Belgrade, une “grande ville” où l'on peut vivre presque librement entre les deux guerres, à la différence de Sarajevo où tout le monde sait tout sur tout le monde (et Nina n'est pas en reste côté ragots!). Riki a une liaison avec un dramaturge serbe marié, qui ne trouvera jamais le courage de divorcer pour elle.

On pourrait se croire dans une version bosniaque de “Orgueil et préjugés” de Jane Austen, sans le ladino des sœurs Salom et la cuisine de maman Esther. La vie quotidienne, dans les années vingt et trente, semble un peu plus “occidentale” qu'à Istanbul ou Salonique. On retrouve l'influence de Vienne, si importante dans l'œuvre d'Elias Canetti, une ouverture d'esprit et une modernité plus grandes, semble-t-il, mais sans doute faudrait-il nuancer, qu'au sein de l'ex- Empire ottoman.

Mais le vrai bouleversement, celui qui rendra cette histoire comparable à nulle autre, est bien entendu la seconde guerre mondiale.

En avril 1941, les troupes allemandes entrent dans Belgrade. Riki s'enfuit à Sarajevo, où vivent ses sœurs. Une maladie des os la rend partiellement invalide. Nina et Klara, qui sont converties, se croient encore à l'abri. Marko obtient de faux papiers pour Blanki. Les Oustachi croates s'en prennent aux Serbes, et emprisonnent Marko. Blanki arrive à le faire libérer et ils s'enfuient à Belgrade.

Isaac, l'Athlète, a trouvé en la personne d'une juive polonaise la femme de sa vie et la colonne vertébrale qui lui manquait. Par son union avec une hachparoch1, il est, lui aussi, exclu de la communauté sépharade de Sarajevo! Vivant à Zagreb, ils fuient dans la montagne où les Oustachi continuent de piller, d'égorger et voler… et décident de retourner en Croatie. L'Athlète y deviendra paysan, sa véritable vocation…!

Klara et ses enfants, après avoir été à Paris, Milan, et Zagreb, partent à nouveau, pour Venise cette fois.



Riki rentre à Belgrade occupée par les Allemands. Elle risque d'être déportée d'un moment à l'autre. Marko l'aide à trouver refuge dans la campagne serbe, chez des paysans illettrés : elle passera quatre ans dans des conditions moyenâgeuses, mais survivra. 

Blanki vit à Belgrade avec Marko, sous la menace permanente d'une dénonciation, qui pourrait bien venir de la propre famille de Marko… Enceinte, elle se cache, déménage, se cache encore, sous la constante protection de son mari, qui résiste à l'occupant.

En octobre 1944, les Russes chassent les Allemands de Belgrade. La guerre est finie. Riki peut revenir à la civilisation. Klara part pour les USA, sa fille épouse un Italien. Elias, le plus jeune frère des cinq sœurs émigre en Israel. Nina n'a jamais quitté Sarajevo.

Riki vit à présent à Belgrade avec Blanki, Marko et la petite Véra (futur auteur du livre). Elle se rend avec sa sœur sur la tombe de Buka, morte pendant la guerre sans savoir que ses deux fils ont été déportés.

C'est un récit émouvant, à mon sens plus emblématique de l'éclatement d'une famille juive que d'une véritable tradition sépharade, à moins que la tradition sépharade ne passe, bon gré, mal gré, par ces mariages mixtes que d'aucuns décrient, et que d'autres considèrent comme une condition de survie…

Brigitte Peskine

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