Musique : Notches, notches, Chant judéo-espagnol vivant - Marlène Samoun

2000
Co-production La L.S. et Toupîm.   Contact : Tél. 06 82 11 88 29  ou à La Lettre Sépharade.
Distribution par Ness-Music chez tous les disquaires.

J’avais vu Marlène Samoun il y a quelques années sur une scène de salle des fêtes parisienne. J’avais tout de suite aimé, moi qui déteste les ghettos de toutes sortes : ça swinguait, les musiciens n’étaient pas là que pour accompagner, mais partenaires à part entière; judéo-espagnol, yiddich se mélangeaient allègrement.

N’en doutons pas, la musique judéo-espagnole est en train de sortir de son écrin de belle endormie. Elle est en passe de devenir une de ces “musique du monde”, “musique ethnique” dont Paris est devenue la capitale mondiale, car creuset incontestable, lieu de rencontre privilégié des musiciens de tous genres et de tous pays. Et c’est tant mieux : il faut savoir surfer sur la vague.

Le dernier disque de Marlène devrait lui permettre de le faire.

En effet, la plupart des chansons de ce disque dont nous, “la jeune génération”, finissons par connaître au moins le refrain, se trouve - chacune personnalisée - prendre un caractère bien défini, tant par le sujet (les paroles) que par les arrangements musicaux d’une grande richesse et l’utilisation mesurée et intelligente des instruments de musique.

Même l’accordéon et le piano trouvent leur place et donnent ce “je ne sais quoi” de singulier, de particulier à la chanson qu’ils accompagnent. Pourtant ni cordes, ni percussions ni instruments à vent, ils pourraient sembler anachroniques dans cette tradition musicale.

Mais c’est là où justement intervient le coup de baguette magique que Marlène et ses musiciens donnent à certaines de ces mélodies tant connues, qui recoivent un vrai “coup de jeune”. C’est une nécessité absolue, si ce répertoire, ce patrimoine musical d’une si grande richesse veut devenir accessible, être connu du plus grand nombre, judéo-espagnols ou non, juifs ou non-juifs, et attirer les générations montantes. La touche personnelle de Marlène est dans cet esprit là, et c’est un vrai plaisir.



    Quelques exemples :

• Avre tu puerta serrada.

L’arrangement musical, la percussion discrète mais presque sud-américaine, la voix de Marlène qui s’aventure dans des phrasés mélodiques mi-jazzy mi-yiddich, qui reconnaîtrait ses classiques ?

• Adiyo kerida.

Peut-être la plus connue, la plus chantée des complaintes traditionnelles devient un cri nostalgique et déchirant auquel l’accordéon en arrière-plan apporte une dimension tragique et inquiétante. Marlène nous donne à voir une chanson, et pas seulement à entendre une histoire et des notes.

• La komida de la manyana.

Là, au milieu d’un rythme bien méditerranéen qui vous donne envie de bouger tout votre corps, tout à coup quelques notes de clarinette vous arrêtent dans votre élan et vous emportent vers d’autres horizons, plus brumeux, plus lointains. Klezmer, vous avez dit “klezmer” ? Mais le rythme revient : ce n’était qu’un “coup de blues” de la madre dont il est question dans la chanson.

• Las senyas del soldado muerto.

        Monsieur le Président
        je vous fais une lettre
        que vous lirez peut-être
        si vous avez le temps… 

Boris Vian

A l’époque, on ne leur demandait pas leur avis, aux soldats, et le piano avec sa basse implacable est là pour nous le rappeler. Avec cet arrangement pianistique d’une grande simplicité, d’une grande modernité, Marlène nous donne à entendre l’horreur de toute guerre.



• Simhat Tora.

Dans cette composition moderne de Flory Jagoda,1 Marlène laisse éclater la joie autour de la naissance, sur des rythmes en contrepoint qui nous rappellent que les Balkans ont été le point de rencontre des rythmes sépharades et achkénazes.

Bref, ce ne sont que quelques exemples. Mais dans ces chansons-là comme dans les autres, la voix de Marlène coule, limpide, s’appropriant les différents rythmes, les différentes tonalités, les différentes atmosphères.

Car c’est là où le charme opère, oui, il s’agit bien de chant judéo-espagnol mais qui, du détroit de Gibraltar aux rives de la Mer Noire, se pare de toutes les couleurs, de tous les rythmes, est multiple, est vivant.

Et là est le propos : si l’on veut que la musique judéo-espagnole vive, perdure, elle doit être en prise avec la réalité de ses contemporains. Celle-là est métissage, “fusion” (pour reprendre un terme musical) qui ne veut pas dire : perdre son âme, mais s’enrichir des différences de l’autre en apportant les siennes propres. C’est ainsi que le processus créatif s’opère et qui dit création, dit vie.

Je ne saurais trop vous recommander d’écouter Marlène et ses musiciens : c’est à consommer sans modération.

Aline Carasso

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