Musique : Melodie di un esilio - Liliana Treves Alcalay

En italien - 2000
Mélodies de l’exil,  parcours historico-musical des juifs et marranes espagnols.  La Giuntina,  via Ricasoli 26  IT 50122 Florence.
Disque compact joint,  les deux indivisibles.

Chaque nouvelle production de Liliana Treves Alcalay retient l’attention, car sa démarche est toujours originale, aussi pertinemment pensée que soigneusement réalisée.

Cette fois-ci, elle reste dans la lignée de ses travaux antérieurs : livre + enregistrement chanté, sous-titrant son livre : Percorso storico-musicale degli ebrei e marrani spagnoli.*

Mais il s’agit d’abord d’une très sérieuse étude historique, analysant classiquement l’origine de l’implantation juive en Péninsule ibérique, la vie des juifs sur place, l’âge d’or de la co-habitation puis les causes lointaines des massacres de 1391, le difficile XIVe siècle, l’expulsion et les directions de l’exode, méthodiquement, en Europe de l’Est, de l’Ouest et tout spécialement dans les diverses entités du territoire italien de l’époque.

Au milieu du XVIe siècle, des émigrants arrivent du Portugal, en principe comme comme chrétiens, à Milan, à Ancône, à Ferrare, mais souvent dans un statut ambigu, précaire : le cardinal Caraffa devenu Paul IV leur retire subitement le 30 avril 1556 les “lettres de protection” dont ils bénéficiaient à Ancone.

Mais d’autres conversos étaient déjà arrivés du Portugal en Piémont au cours du siècle précédent.

Une curiosité qui mérite attention est que ces nouveaux arrivés rencontrent souvent plus d’hostilité dans leur vie quotidienne de la part des juifs sur place depuis toujours, que de leur voisinage chrétien. Cette difficulté tenait autant à des considérations de concurrence qu’à des raisons religieuses (“Peut-on vraiment les considérer comme des nôtres, ces arrivants dont les ancêtres ont abjuré le judaïsme il y a un siècle ?”). Ce phénomène n’a pas été observé à Livourne où n’existait pas de communauté juive préétablie. En 1572 arrivent aussi des juifs du Comtat Venaissin.

Liliana offre ensuite quelques observations très fines sur les pratiques religieuses des conversos à mesure que le temps et les générations passent et que l’enseignement des rabbins, la lecture des textes, s’estompent dans la nuit.

Le chapitre V traite du marranisme actuel ou récent au Portugal comme en Amérique du Sud avec une analyse des réminescences (la bougie du vendredi soir, le repas du Shabbat etc.).

Les deux chapitres suivants : Musique sépharade (VI) et Musique marrane (VII) sont originaux, mettant bien en valeur la différence entre la culture orale transmise en pays tolérant (l’Empire ottoman) et en pays chrétien où le sens réel des paroles doit être dissimulé, ou multiple pour échapper à la vigilance de l‘Inquisition.

Et la comparaison est édifiante, en vis à vis de la version espagnole chrétienne - chantée par les marranes - et sépharade sans références chrétiennes : Camina Don Buesco en face de Una tarde de verano, ou La vuelta del marido face à La ballada del soldado.

Liliana traite ensuite des grandes catégories du répertoire bien étudiées entre autres par Armistead et Silvermann, puis J.Hassan et Elena Romero. On regrette au passage que tous les textes cités de divers chants ne le soient qu’en italien et pas en judéo-espagnol, contrairement à ce qui existe plus loin pour les pages de partitions, portant les textes dans les deux langues (et même en portugais à l’occasion).

Et il ne reste plus qu’à écouter.

Ce qui se dégage rapidement, comme toujours chez Liliana : la pureté de la voix, son léger vibrato fort reconnaissable, la bonne diction et l’accent judéo-espagnol correct - tout comme nous l’avions aussi remarqué en yiddich - la parfaite synchronisation voix/guitare, d’autant moins surprenante que Liliana s’accompagne elle-même. Avec, dans ce type d’exécution, la difficulté de moduler lors de la prise de son l’équilibre entre voix et accompagnement. On peut être sensible à l’éventuelle légère monotonie d’un instrument unique. On apprécie dans ce cas la rupture au n° 18 : Kadosh chanté a capella et fort bien venu.

Quoique la couverture du disque n’offre aucune indication, on constate à l’audition attentive que les enregistrements ont été effectués dans des lieux divers, et que l’écho, le volume, ne sont pas uniformes, ce qui peut constituer un avantage calculé.

Il faudrait commenter chaque interprétation, mais notons pêle-mêle la n° 6 Adonai u Senhor meu, chanson des marranes de Belmonte pour la célébration de la Pâque, en portugais, qui force la conviction tant Liliana s’y investit avec un panache étonnant.

La très curieuse version salonicienne de A la una nasi yo, rapportée, nous informe Liliana, par des marranes portugais d’où le second vers : a las dos me bautizaron… alors qu’une version… plus libre et classique, énonce habituellement a las dos m’engrandesi, a las tres tomi amante… le marranisme est en effet passé par là. L’interprétation, ici, en est superbe.

Esklava de amor est un tango argentin “séphardisé” à Rhodes, pourquoi pas!

El paso del Mar Vermelho, chant liturgique marrane portugais de la Pâque a été remis en musique par Liliana faute d’une version connue solidement établie, et s’achève dans un murmure bienvenu.

La célébrissime Serena est exécutée avec brio et le petit vibrato personnalisé de Liliane comme signature.

On aura compris qu’il s’agit d’un bel ensemble historico- musical et que les kantigas enregistrées ici sont fort peu connues, aptes à augmenter le répertoire des amateurs!

Jean Carasso

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