En los kampos de la muerte - Moshe ‘Ha-Elion

En hébreu et en judéo-espagnol 2000.   Préface d’Avner Pérez, poète lui-même et responsable de l’Institut Maale Adumim
POB 35 - Maale Adumim 90610 Israël
15 $ port compris.

Le philosophe Théodore Adorno a exprimé naguère que la poésie était impossible après Auschwitz.

Il n’appartient à personne de trancher ce débat, et encore moins à ceux qui n’ont pas séjourné dans un camp d’extermination.

Nous avons sous les yeux un beau livre comportant trois poèmes, une sorte de chanson de geste dont les deux derniers sont inédits, publié par un déporté salonicien revenu, qui a éprouvé le besoin de l’écrire, et de le dédier à sa jeune sœur:

A mi ermana Nina, ke bestias muy enfamas,
al lager kuando vino, la ardieron en las flamas.1

Précédemment l’auteur avait publié un récit de son itinéraire personnel : Estrechuras del Inferno.

Le premier de ces poèmes La djovenika al Lager2 a d’ailleurs été mis en musique par l’auteur lui-même, et la partition figure dans le texte.

La facture est classique, contraignante : versification de quatorze pieds avec césure centrale, d’une impeccable régularité qui, nulle part ne laisse apparaître l’effort : tout semble couler de source, calmement, dans l’expression jamais outrancière ni mélodramatique.

Le récit lui-même hélas, est classique : le bonheur de la jeunesse insouciante, le voyage en wagon à bestiaux plombé, l’étonnement de l’arrivée, le dortoir, l’appel, le départ au travail, sa dureté, l’hésitation lancinante : se laisser mourir, ou se battre pour survivre ? Avec une superbe discrétion l’auteur laisse espérer la seconde hypothèse, sans plus…

Le second poème est construit sur le même mode, mais en vers de seize pieds : Komo komian el pan3 et vient en quatrains ou en sixtains, les vers césurés rimant deux à deux.

Comment, au camp, le soir, chacun consommait sa ration de pain :

Uno…
Otro, kon bukados chikos ke mashkava avagariko
Su porsion se la komia. Sovre kada pedasiko,
Kuando lo aparejava, la mirada la fiksava,
Komo si tambien sus ojos ke s’afarten dezeava.
En ovrando d’esta forma su eskopo akomplia,
Kon komer de okuparse lo mas longo ke puedia.


Le dernier quatrain exprime le point de vue de l’auteur :

Moi qui écris ces lignes et qui fus dans le cas,
D’une seule chose me souviens pensant au passé.
N’importe quand et comment la portion mangeais
Mon estomac de faim, sans repos, gémissait.4

Le troisième poème, le plus long En marcha de la muerte commence par un avertissement au lecteur, lui-même en vers :

“Si tu veux savoir ce que fut cette marche, consacre un peu de ton temps à lire ce qui suit, les choses resteront pour toujours gravées dans ta mémoire.”5

Ici, l’auteur se conte à la première personne : lui et son copain Bino essaient de ne pas se quitter lors de l’interminable marche d’évacuation du camp, assez sages tous les deux pour ne pas consommer dès le début le pain et les quelques provisions qu’ils ont pu emporter alors que le camp lui même était moins sévèrement gardé. D’ailleurs, eux comme d’autres se débarrassent de tout ce qui n’est pas eau et pain, pour s’alléger quelque peu et se faciliter la marche.

Les plus faibles tombent et sont achevés par les gardes. Pas de pitié, d’aucune part :

Suplika : “vos arrogo tendiendo vuestras manos
Si no me dash ayudo, me murire, ermanos!”

et personne ne bronche…

Le dernier quatrain maintenant où l’auteur se demande où est le plus chanceux (sic : mazalozo) : celui qui est mort en chemin, qui au moins “est en repos” ou celui qui reste vivant, comme mort ?

I no me dechidava kien era el mazalozo,
El ke topo la muerte i ya esta en “repozo” ?
O el k’estava bivo ma era komo muerto ?
Akel ke los turmentos lo seguiran por sierto ?

Ayant lu nombre de récits de cette “Marche de la mort”on est frappé, dans celui-ci, de la simplicité du discours, de l’understatement pourrait on exprimer en anglais.

L’auteur arrête son récit-poème de 350 vers, au moment où les survivants de la marche seront jetés dans des wagons découverts pour continuer leur chemin vers Mauthausen. Plusieurs récits s’accordent à exprimer que cette partie du voyage fut encore plus dure.6 Il faut rappeler qu’on est en janvier 1945, en territoire polonais, et que la température est très au-dessous de zéro.



Avner Pérez, dans sa préface, exprime on ne peut mieux que ce récit - tout personnel et vécu qu’il soit - s’élève au niveau d’un véritable poème épique écrit sous la forme classique en poésie judéo-espagnole des Koplas tradisyonales. C’est d’autant plus remarquable que l’auteur, déporté à dix-sept ans n’eut guère l’occasion de prolonger ses études!

Moshe ‘Ha-Elion, qui apprit donc à l’école l’hébreu, le grec et le français, mais jamais le judéo-espagnol qui ne s’enseignait d’ailleurs pas, écrit spontanément dans une langue châtiée, celle d’un milieu cultivé, avec nombre d’emprunts au français. Son talent à la versification est surprenant.

Le livre est agrémenté de quelques illustrations linéaires, dépouillées, allusives et fort évocatrices signées de Rivka Miriam.

Jean Carasso

 

Avner Pérez a traduit ce beau texte en hébreu. Lequel de nos lecteurs relèvera le défi de sa traduction versifiée, en français ou en anglais ?

Comments