Studies on the History of Portuguese Jews - Israël J. Katz & M.Mitchell Serels (éditeurs)

En anglais, français, espagnol et portugais
2000 (Études sur l’Histoire des Juifs du Portugal)
Sepher-Hermon Press Inc, 1153  46th street New York NY 11219 pour le compte de la “American Society for Sephardic Studies” 232 pages. - index général des noms cités, localisation des implantations juives,  patronymes typiques de juifs et conversos portugais.

Il s’agit ici d’un collectif édité ces temps derniers sur l’initiative de deux des contributeurs, mentionnés ci-dessus, à la suite d’un appel du Grand Rabbin Samuel Sirat à la synagogue de Lisbonne le 5 décembre 1996.

Ce jour-là les fidèles étaient réunis pour commémorer le cinq-centième anniversaire du décret de conversion forcée des juifs du Portugal appelé faussement “d’expulsion” puisqu’on veilla attentivement à ce qu’aucun des juifs concernés ne puisse quitter le pays.

Le Président du Portugal, dans un souci de réconciliation, de nombreux dignitaires israéliens, des représentants de Communautés françaises et portugaises assistaient à la cérémonie.

Cet épisode de la conversion forcée des juifs du Portugal est moins connu, moins symbolique que celui de l’expulsion d’Espagne, fondateur de la culture sépharade, mais non moins important dans la mesure où la moitié - certains disent les deux tiers - des juifs sortis d’Espagne se réfugièrent - moyennant paiement d’une taxe par chef de famille - au Portugal, où ils commencèrent par vivre sans être inquiétés durant près de cinq ans.

Ce n’est qu’ultérieurement et ce durant des dizaines et des dizaines d’années que les conversos ne supportant pas leur état de nouveaux chrétiens, se mirent à émigrer pour retrouver leur judéité. Cette émigration nouvelle les porta vers le Nord : Bayonne, Bordeaux, Rouen, où ils furent tolérés, Marseille et la Méditerranée en direction de l’Italie et des Balkans, Amsterdam et Londres, villes dans lesquelles ils purent rapidement revenir à leur foi et à leurs pratiques religieuses, et l’Ouest : les Antilles et certains pays de l’Amérique du Sud. Ceux qui ont supporté la conversion et sont restés au pays, poursuivis par l’Inquisition dès 1536 si, judaïsant, ils se faisaient prendre, se sont retrouvés des “Portugais ordinaires”.

Et c’est en ce vingtième siècle seulement que nombre d’entre eux - quelle étrange continuité de transmission orale…- se questionnent sur leur éventuelle ancienne judéité et cherchent à s’informer, voire à redevenir juifs. De tels cas sont relativement fréquents jusqu’à nos jours, et La Lettre Sépharade reçoit du Portugal des courriers dans ce sens, demandant des pistes de recherche !

C’est aussi dans ce cadre que se situe la quête de nombre d’habitants de Belmonte et des environs, revenus officiellement au judaïsme dans des conditions contestables au milieu et en fin de ce vingtième siècle.

Ces points et bien d’autres sont étudiés dans les diverses contributions de ce volume, qui sont ordonnées en deux sections :
-  avant 1497, en Péninsule même.
-  après 1497, dans le reste du monde.

L’initiative de rassembler des études parcellaires qui lui parvinrent de partout, synthétiques ou ponctuelles, revient à David F. Altabé.

La dernière contribution, sous la signature de M. Mitchell Serels traite d’un point trop peu connu : l’arrachement à leurs parents en 1493 d’environ 2000 enfants, leur déportation vers les îles de São Tomé découvertes en 1470, en vue de leur conversion forcée, dans le but évident d’éradiquer le judaïsme. Nombre moururent en chemin, tous les autres sur place.

Le premier texte, de Maria José Ferro Tavares, de Lisbonne, est très riche, exposant entre autres que le roi Manuel, après la conversion forcée, promit aux ex-juifs vingt ans de tranquillité pour s’adapter à leur nouvelle religion.

A noter toutefois à l’inverse que, lorsque les armées portugaises au Maroc conquièrent Safi, Azemmour et Mazagan, où vivaient déjà des juifs, il autorisa ceux-ci à venir, comme tels, commercer au Portugal sans avoir à dissimuler leur foi. La situation pour la royauté était délicate, car le déplacement des juifs convertis, au contraire, était soigneusement entravé à l’intérieur du Portugal et même à l’étranger.

Ce délicat équilibre tint jusqu’au milieu du XVIe siècle. Pourtant, un massacre en 1506 déjà, aboutit à des départs, mais d’une minorité.

Ferro Tavares étudie, au travers des dossiers de l’Inquisition, la vie quotidienne des conversos à Trancosa, petite ville du centre-nord du pays, puis celle des émigrés depuis cette ville. L’un des trajets traversait l’Espagne, la France par Lyon, l’Italie où les migrants pouvaient s’établir à Florence, Rome ou Venise comme chrétiens, Ancone et Ferrare comme juifs, avec port du chapeau jaune discriminatoire. Certains poursuivaient par Raguse1 vers Salonique et Constantinople, voire Safed, Tripoli et Damas. Sont cités au passage les noms typiques de juifs portugais installés dans ces villes.


    Les dossiers de l’Inquisition lui fournissent aussi des éléments sur les péripéties des migrants au travers de toute l’Europe dans les années 1560.

Michael Alpert nous conte l’histoire, reconstituée grâce aux archives tolédanes de l’Inquisition, d’un Manuel San Vicente dans ses tribulations en Méditerranée, jouant en 1720 un jeu serré entre le besoin, à Constantinople et Salonique d’apparaître juif, et la nécessité inverse, en Espagne, de s’affirmer chrétien… Nombreux étaient, au XVIIIe siècle encore, ceux qui s’échappaient de la Péninsule ibérique pour revenir ici ou là au judaïsme ! Une difficulté supplémentaire est que les rabbins exigeaient d’eux la connaissance de quelques prières juives - ce qui était facile - et qu’ils se fassent circoncire, ce qui était plus périlleux s’ils désiraient conserver une possibilité de retourner en Espagne !

Il faut croire que Manuel San Vicente s’en tira bien puisque se présentant spontanément devant les inquisiteurs de Tolède, il fut absous…

Samuel G. Armistead, ce puits de culture, étudie deux versions qu’il a recueillies, avec son habituel ami et associé Joseph H. Silverman2, de la fameuse ballade “L’exil des juifs du Portugal”, l’une d’Esther Varsano Hassid, de Salonique, en 1959 à New York, l’autre d’Estrella Benguigui de Benoliel, d’Arcila, au Maroc, dans cette même ville en 1962 :
        Eramos tres hermanicas, 
        hijas del rey don Londrino.

Armistead étudie comment les faits historiques (les malheurs, par succession de deuils, qui ont frappé la famille de Manuel Ier du Portugal après les mesures anti-juives qu’il avait prises) se retrouvent dans cette ballade, sous forme directe ou allusive. Comme toujours chez lui, les explications sont appuyées de nombreuses références et d’un commentaire musicologique.

David Banon, au travers de l’itinéraire du rabbin Abraham Saba - “L’expulsé réexpulsé” plonge dans le récit de la conversion forcée vécue par un être qui, précisément, la refuse. Cela nous vaut le récit haletant du rabbin qui finalement se retrouve au Maroc où il peut enfin reprendre ses travaux d’exégèse, après avoir été contraint d’abandonner ses manuscrits originaux au Portugal. Il semble résider à Fez jusqu’en 1507.

 L’examen attentif des récits du rabbin permet à David Banon de réfléchir sur le travail en évolution de l’historien, sur le télescopage d’événements historiques révolus et immédiats, etc.

Leandro Rodríguez, bien connu de nos lecteurs pour ses travaux sur Don Quichotte, propose ici une large et fort intéressante synthèse, de laquelle son héros préféré n’est évidemment pas exclu.

Il commence par réfléchir à une notion qui parait simple :“qu’est-ce qu’être juif” au gré des libertés et des interdits, aux persécutions, et vis-à-vis du droit.

Il étudie pour cela des cas de marranisme avant la lettre, Sarah, Noémie, Esther qui, à leur époque ont eu des raisons de dissimuler leur judéité. Puis il fait défiler les conciles, de Nicée en 325 à Zamora en 1313 - mille ans après - qui toujours reprennent, pour les chrétiens, les interdictions de fréquenter des juifs, preuve que les instructions des conciles précédents n’étaient pas toujours respectées !

Il rappelle le décret de Manuel du 29 avril 1499 - 16 mois après la conversion forcée -  interdisant aux nouveaux-chrétiens du Portugal la sortie du territoire; mais quelques uns étaient déjà partis…

Rodríguez en vient à son sujet favori, Cervantès et apporte des indices probants de sa judéité.

Dans la seconde partie du volume “La dispersion”, Anita Novinsky étudie de nouveaux documents, concernant le Brésil en particulier.

Elle propose une thèse intéressante, s’élevant contre la classification binaire habituellement reçue selon laquelle les nouveaux-chrétiens, au Brésil ou ailleurs, seraient nécessairement crypto-juifs ou chrétiens sincères. Elle introduit une troisième sorte, majoritaire selon elle, celle des “non-religieux” - in between - pour ne pas dire “laïques”, anachronisme peut-être, mais caractéristique d’une partie de cette population ne demandant qu’à vivre et travailler, commercer.

De 25 % (Bahia, Rio, Minas-Geraes) à 50% (État de Paraiba) de la population blanche du Brésil au XVIIIe siècle selon les régions est marrane, toutes catégories confondues, établit-elle dans ses travaux.

L’Inquisition trouve ses proies dans ce milieu brésilien : vingt et un Portugais pris au Brésil furent brûlés au Portugal entre 1731 et 1748.

David F. Altabé retrouve et publie les noms des originaires du Portugal parvenus à Salonique, au travers de leurs synagogues réinstallées : Lisbonne, Portugal, bientôt dédoublée, Evora, issu d’une scission de la précédente.3



    Eugène Coopermann
 consacre sa contribution à “Juifs portugais et conversos, au travers de leurs relations commerciales entre ancien et nouveau continent” : entre 1497 et 1536 ceux-ci s’installent dans ce capitalisme monarchique régnant, indépendamment de leur sentiment religieux.
Nous sommes dans la période de l’expansion portugaise sur les mers, à laquelle les conversos prirent une grande part, que Colomb lui-même ait été juif ou non.

Il rappelle au passage l’école de marine de Sagres, en Algarve, où enseignait Jaime Cresque, fils du célèbre cartographe Abraham Cresque.

L’Édit du 16 septembre 1506 interdit explicitement l’accès des territoires nouvellement conquis aux conversos (“pour être mieux à même de convertir les Indiens à la vraie foi…”) mais les réseaux financiers juifs déjà installés en Méditerranée s’avéreront bien utiles… et la venue de juifs se poursuivra.

Coopermann recense quatre périodes dans cette migration :

- au début du XVIe siècle, des conversos bien intégrés dans la société des conquistadores.

- puis des marchands et artisans portugais dans les dépendances espagnoles : Mexique, Pérou et certaines Caraïbes.

- du début du XVIe au début du XVIIe siècle des conversos portugais au Brésil, en Argentine, Pérou, Vénézuela et Amérique centrale.

- du milieu du XVIIe au milieu du XVIIIe siècle, des portugais venant de territoires hollandais et anglais, du Surinam, Curaçao et Caraïbes.

L’auteur étudie diverses implantations et analyse les activités, autour du sucre et du cacao par exemple, qui favorisent la promotion sociale de petits artisans et commerçants lesquels, souvent deviennent exportateurs, négociants internationaux avec Londres, la Hollande.

Les réseaux familiaux tiennent une grande place dans cette organisation et nous sont citées diverses familles importantes dans ce sens : les Texeira, Duarte Fernandes qui sont implantés des deux côtés de l’Atlantique. A noter que ce dernier par exemple, né à Oporto en 1541, travaille depuis Lisbonne, ayant installé des comptoirs partout !

Sur le nouveau continent aussi, comme en Péninsule ibérique, on retrouve l’Inquisition comme simple outil de défense de réseaux vieux-chrétiens contre la concurrence des conversos

Alla Markova et Oleg Vinogradov présentent un aspect peu connu de la pénétration d’importants Sépharades de Hollande dans l’empire de Pierre le Grand. De nombreux juifs vivaient à l’époque en Pologne, Lituanie, Ukraine, mais la Russie leur était interdite.

Pierre, qui avait besoin de gens actifs et industrieux envoya une mission d’exploration en Europe en 1697 (dans laquelle il se glissait parfois incognito). Et l’on dit que la vue d’Amsterdam, de son activité, de la liberté qui y régnait lui inspira la construction de Saint-Petersbourg.

Antonio Seba, collectionneur, fut un de ses contacts, puis le médecin Antonio Nunes Ribeira Sanches, qu’il emmena en Russie. Puis le marin fort doué Antonio de Viera, rebaptisé Divier, qui fit carrière d’aide de camp, de tuteur des enfants impériaux, de chef de la police avant d’être exilé en Sibérie le lendemain de la mort de ses protecteurs en 1727, réhabilité par une fille de l’empereur s’étant souvenue de lui, et mort en 1745.

Jan Da Costa est le dernier décrit.

L’article s’achève sur une belle citation4

Manuel Augusto Rodrigues intitule sa contribution : “Les juifs portugais en 500 ans de diaspora (1497-1997) - Mémoires d’une nation, espérance d’un peuple”, ce qui lui permet de nous rappeler tels et tels événements ou opinions moins connus que d’autres.

Qui se souvient de l’opinion de l’évêque d’Algarve exprimée dès 1497 : “…tous les érudits, et moi parmi eux, pouvons démontrer par diverses autorités et décisions légales qu’on ne peut forcer les juifs à accepter la religion chrétienne, religion requérant liberté et non violence”? Manuel Augusto rapproche ces événements de 1497 des expulsions de juifs ayant eu lieu partout en Europe à l’époque.

Il nous apprend au passage que le premier livre imprimé au Portugal en 1487 fut le Pentateuco de Faro.

contrario il se réjouit de la réinstallation en ce vingtième siècle de juifs au Portugal et cite les noms des hommes qui ont beaucoup œuvré dans ce sens.

Jean Carasso

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