Les lettres d’Adèle à sa cousine Anne - Anita et Adèle Fernandez

2000 Éditions Double Interligne 
24 rue Emile Lepeu 75011 Paris.
212 pages

La plupart des lecteurs de La Lettre Sépharade ont entendu parler de la famille Allatini, venue d’Italie s’établir à Salonique au XVIIe siècle, qui pouvait, à l’époque de la guerre de Crimée, rivaliser avec les Camondo.

Des unions matrimoniales avec la puissante famille Fernandez Diaz1 favorisèrent la création d’importantes industries, minoteries (À Salonique, l’important bâtiment de la minoterie Allatini, modèle d’architecture pour l’époque de sa construction, existe toujours) brasseries, manufactures de tabacs ce qui, pour des juifs, constituait une nouveauté parmi tant de banquiers et de négociants dans l’Empire ottoman.

Vers 1870, la maison de commerce Allatini crée des succursales en Italie, à Marseille, à Londres, toutes dirigées par un membre de la famille. Contrairement aux Camondo, ils se marièrent tous entre cousins, ce qui aurait dû faire obstacle à la dispersion des héritages, mais qui affaiblit l’ardeur au travail des hommes à tel point que seuls les mariages exogamiques - pour employer un mot savant -  lorsque les filles épousaient un homme étranger à la famille, avaient un heureux résultat, spectaculaire parfois. A Marseille, on retrouve alors Darius Milhaud, Marcel Bloch - plus tard devenu Dassault - enfants de deux sœurs Allatini. Eliane Amado leur était très proche, et on peut voir dans ce recueil de lettres que la mère d’Eliane, déportée sans retour, était la sœur de la mère d’Adèle.


    Ceux qui, comme moi, ont bien connu Adèle,2 ceux qui connaissaient sa sœur aînée, son frère, sa fille Anita, sont heureux évidemment d’y retrouver un si lointain passé.
Mais l’intérêt de ce petit livre va bien au delà, il contribue à l’Histoire qui se fait sous nos yeux, à laquelle, vieux et jeunes, nous participons.

Le lecteur encore ignorant et peut-être peu intéressé par ces détails de famille sera déçu au début par ces lettres qui révèlent, comme autrefois les romans “à l’eau de rose”, la futilité de cet univers de jeunes filles. On partage parfois les mêmes impressions que nous laisse le Journal de Marie Bashkirtseff.3

On aurait aimé des références plus précises à la vie quotidienne d’Adèle une fois mariée, qui s’est faite plus dangereuse à mesure que la guerre de 1939 s’approchait, et à l’adhésion du couple au Parti communiste. La personnalité médiocre de la destinataire des lettres, captive de ses occupations familiales, effrayée de tous changements, l’empêchait de partager les fortes joies et les fortes émotions de sa cousine; celle-ci gomme soigneusement ses récits.

Mais, quand vient la cinquantaine, la personnalité d’Adèle éclate, le ton des lettres change, il est plus grave, les textes sont plus riches et sa joie de vivre, malgré les chagrins, son extraordinaire énergie, sa gaîté, enrichissent littéralement la correspondance qui prend alors tout son intérêt.


    Anita, sa fille, a su, par quelques indications biographiques et quelques brèves notes bien choisies, éclairer et faciliter la compréhension du texte et quel lecteur, quelle lectrice surtout ne sera pas charmé par les croquis d’Adèle ?

Il est certain que l’on n’a là qu’une facette de cette personnalité si riche et qu’un aspect ténu de sa longue vie si remplie. Cette correspondance atteint cependant une valeur historique indéniable et, pour ceux qui éprouveront quelque émotion à la lire, leur intérêt sera soutenu crescendo jusqu’à la fin.

Georges Jessula

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