Itinéraires exemplaires : Les Ferro retournent à Corfou

D’autres disent que les Ferro venaient de la ville de Ferrare. 
Je préfère l’hypothèse de la référence à un métier, comme en français Delaforge. 
En hébreu on dit, je crois Meshulam, traduit par Ferro en italien.
GJ

Les rassemblements familiaux ou d’homonymie se pratiquent de plus en plus : les Carasso qui, il y a bientôt dix ans, s’étaient réunis sur un bateau ancré devant Notre-Dame de Paris, quelques Saporta à Versailles, le grand succès qui s’amplifie des réunions successives des Saltiel ici ou là en Europe, font figure de pionniers. Sans parler des Abravanel et des Modiano qui publient chacun un bulletin à périodicité aléatoire…

Mais il était plus difficile de regrouper à Corfou autant de parents venus de directions diverses, de tous les continents, affirment-ils entre eux.

Le projet datait de 1998, les premières démarches étaient conduites par Ruth Berger et Anne Mioni, cette dernière enlevée depuis à l’affection de ses parents par une cruelle maladie.

C’est Dan, le frère de Ruth et Stella Leoncini qui assurèrent l’exécution de ce vaste projet, à la satisfaction de tous les participants.

Le journal new-yorkais “Forward” publie une lettre de Corfou baptisée Sephardic Reunion qui évoque le rassemblement de tous ces cousins apparentés à la famille Ferro. Autrefois les Ferro étaient nombreux dans l’Adriatique, de Trieste à Corfou. L’auteur de l’article publié dans “Forward”, Daniel Berger, émet l’hypothèse que ses ancêtres auraient fui la ville de Faro au Portugal, ce qui leur conférerait une indéniable origine sépharade. Mais ne peut-on pas penser simplement à un métier, celui des forgerons travaillant le fer, tout comme les Goldsmith travaillaient l’or ? Il faudrait y voir de plus près…1

A Corfou, il y eut autrefois deux communautés, la plus ancienne venait du continent grec, souvent de Janina, ils se nommaient eux-mêmes Romaniotes, on les appelait i Terrieri. La seconde résultait d’une migration du sud, de l’Italie (les Pouilles) : on leur donnait le nom de Pugliesi. Lorsque cette région passa sous la domination espagnole, ils durent s’exiler au Nord ou à l’Est.


    Mais ces malheureux avaient-ils leurs origines en Espagne ? Parmi les habitants de la judiaria de Trancoso, petite ville du centre-nord du Portugal, on trouve un João Rodrigues Ferro, qui fut anobli par le roi Manuel, ce qui ne l’empêcha pas d’être arrêté par l’Inquisition de Valladolid.
Il fut jeté en prison, âgé de 83 ans, et y mourut.

Quelques-uns peut-être venaient en effet de la Péninsule ibérique, mais la majorité des juifs du Sud de l’Italie et de la Sicile s’y trouvaient déjà du temps de la conquête arabe. J’exprime ici mon opinion qui me vaut de courtoises discussions avec l’un de mes collègues qui a tendance à réunir les juifs de Corfou avec ceux de Salonique.

Si les Ferro avaient autrefois travaillé le fer, il y a fort longtemps qu’ils s’étaient éloignés de la forge. Ils pratiquaient le négoce de l’huile d’olive, ce qui, plus tard les conduisit sur la côte ligure, unis aux Viterbo, eux aussi venus de Corfou. Mais il y avait à Corfou une autre spécialité, celle de la fabrication des ombrelles et des parapluies, de sorte qu’on distinguait deux branches familiales : les Ferro olio, et les Ferro umbrello. Les esprits mal intentionnés prétendent que le climat a changé et que le débouché de parapluies s’est tari avec le départ des Anglais de l’île en 1860…

Parlons un peu des Jessula, un prénom souvent employé comme nom de famille (comme Jacob, Salomon, Isaac etc…). Il se retrouve encore souvent à Janina, cependant ma famille paternelle est originaire de Corfou, mais sur trois générations seulement. Plus haut on retrouve son origine en Grèce continentale.

Nous nous réclamons donc Romaniotes. Ma grand-mère, Rembizza (Béatrice) avait une sœur Pazzina (Irène) ayant épousé Abraham Cohen de Janina, le maître savonnier. Ce seront le grand-père et la grand-mère de l’écrivain Albert Cohen, dont le père, Marco était donc le cousin germain de mon père, David Jessula. Marco avait épousé Luigia Ferro (1875/1943) née à Corfou, dont la famille avait des liens à Trieste me semble-t-il.



    Voici donc qu’on retrouve les Ferro, et voilà la raison qui a motivé la venue à Corfou de ma cousine Myriam, la fille du romancier, car je n’ai plus l’âge, hélas d’affronter les fatigues de tels rassemblements.

Après tout, je ne fais pas partie de la famille Ferro, pas plus que de celle qui est, à Corfou, la gardienne de notre passé familial, la famille d’Isaac Coloninos, Milka Toja, - dont la mère était née Ferro - rescapée d’Auschwitz, où ont péri ses parents ainsi que presque tous les malheureux juifs qui se trouvaient sur l’île lorsqu’elle fut envahie par les Allemands.1

Ce retour à Corfou de descendants qui se connaissaient à peine et qui maintenant ont pris vigoureusement conscience de leur origine, était une des meilleurs manières d’honorer les disparus, et de redonner un peu de vie aux martyrs. Ceux qui connaissent Corfou savent à quel point l’antiquité homérique paraît proche; à chaque buisson on croirait voir apparaître Ulysse jeté à la côte par la tempête, Ulysse qui avait su évoquer parmi les morts plusieurs de ses illustres contemporains dont certains, qui n’avaient pas eu d’obsèques, se plaignaient de ne pouvoir reposer en paix.

Voilà qui, pour nos ancêtres, sera fait au cours de ce joyeux rassemblement de Corfou.2

Georges Jessula

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