Ventura, dal Ghetto del finale alla corte di Lahore - Maria Pia Balboni

En italien, 1993 “Ventura,  du ghetto de Finale à la cour de Lahore.” Aedes Muratoriana, Modène
209 pages

Il n’y a pas de micro-histoire. Cette étude le démontre dont l’objet, pour l’historienne, est la curieuse destinée d’un enfant du pays, fils d’un notable juif du petit bourg de Finale, à quelques kilomètres de Modène. L’époque se prête à de telles aventures. Le modèle napoléonien, après Waterloo, fait rêver de nombreux Fabrice del Dongo. Il arrive qu’ils soient juifs, comme ce Rubino (dit Cesare), né en 1795 de Gamaliel (dit Gabriele) Ventura, patronyme sépharade qui cache bien son origine : Ben Torah ou “enfant de la loi”. Ces Ben Torah, expulsés de Provence au XIVe siècle pourraient bien, vu leurs attaches vénitiennes, être passés par l’Espagne, comme tant de Sarfati, de Franco, Francès, Narboni ou Provensal.

La petite histoire s’intègre dans la grande. Modène, vrai modèle du Parme de Stendhal, resta fidèle au souvenir de Napoléon et de son royaume d’Italie, les juifs plus que tous autres qui perdaient avec lui non seulement leur patrie italienne, mais leur émancipation. On disputait dans les congrégations, nous dit Maria-Pia Balboni, si le Corse n’était pas le Messie. N’oublions pas ce passé quand nous entendons faire, entre la France impériale et l’Allemagne hitlérienne, d’inconvenants rapprochements que seule l’inculture excuserait. Qu’on nous permette d’ajouter ceci à l’analyse de Maria-Pia Balboni : la haine de la Révolution, de l’Empire et de la France fut, en Europe, le propre d’une réaction dont les héritiers continueraient, jusque dans Mein Kampf, d’associer ceux qui en avaient été avant tous autres les bénéficiaires : les juifs.

Ce jeune homme qui, à dix-huit ans, est admis dans le régiment des dragons de la Reine, commandé par le colonel Narboni (pourquoi l’auteure ne souligne-t-elle pas qu’il s’agit aussi d’un juif et d’un Sépharade de vieille origine provençale ?), choisira en 1814 le retour au foyer plutôt que le service de l’Autriche. Confronté à l’humiliation de tous les demi-soldes, ce sera pour lui une humiliation aggravée : à la même époque, comme à Rome, on reconstruit les murs du ghetto. Les Juifs ont un délai d’un an pour s’y installer ; on leur interdit de fréquenter les écoles publiques et d’en ouvrir de privées. Ce jeune homme fier est à la merci de toute provocation. 


Qu’un garde, jugeant son regard insolent, le traite d’ebreo, porco, carogna, et la gifle claque en retour sur la joue de l’insulteur. Celui-ci revient armé. Rubino est blessé, arrêté, libéré mais assigné à résidence. Seul le rêve permet de fuir la réalité prosaïque et contraignante. Ce besoin de rêve donnera alors à la France, frustrée d’épopées, ses plus grands poètes. Mais cela ne suffisait pas aux hommes d’action. Rappelons-nous : Napoléon avait déjà rêvé d’une carrière orientale avant que l’actualité lui en offrît une française où la réalité dépasserait la fiction.

Maria-Pia Balboni a suivi ce rêve éveillé avec toute la patience et la rigueur d’une historienne. Rien de ce que les lettres, documents recensés dans le monde, ont pu conserver n’a été par elle négligé. Elle a renoncé, peut-être à regret, à nous présenter une histoire romancée, un nouveau comte de Monte-Cristo. Mais faute de roman, du moins nous laisse-t-elle le romanesque. Suivant ce jeune officier en Perse, puis dans le Pendjab, nous découvrons un homme savant et habile, possédant plusieurs langues européennes et asiatiques, dont le persan et l’hindoustani ; un administrateur avisé, ayant fait profit de l’expérience napoléonienne ; un archéologue dans l’esprit – sinon le génie – de Champollion, dont les découvertes enrichissaient les musées de France et d’Angleterre; enfin un général sage et courageux, s’imposant à la cour des maharajas, devenant gouverneur, méritant même l’admiration des Anglais peu enclins à souffrir une présence française dans leur domaine réservé. Elle nous le rend vivant par ses amitiés. Celle qui le lie tout d’abord à Jean-François Allard, Tropézien dont la mort prématurée l’affectera beaucoup, et en souvenir duquel, par fidélité, il fera don à la cathédrale de Saint-Tropez d’une croix et de six magnifiques candélabres d’argent, outre une rente à l’hôpital. Celle qui l’unira au Napolitain Paolo Avitabile, compagnon d’armes de l’Italie napoléonienne. Nous verrons que, si le cours de son existence porta ce juif agnostique à taire son identité profonde dans cette carrière où il était d’abord vu comme soldat français, il resta fidèle à son origine, faisant bénéficier la ville de Modène de généreuses dotations à la suite de graves inondations. Notons que les fonds à cette fin furent acheminés par le banquier A. Sanguinetti de Modène, dont l’auteure ne note pas, tant la chose lui est évidente, qu’il s’agit d’une famille juive connue d’Italie.



      C’est en France, à la faveur de la Monarchie de Juillet, puis de la République de 1848, que cet Italien du Nord devait se retirer, fortune faite, quand les vicissitudes successorales du Lahore l’eurent conduit à prendre du champ. On retrouve dans la fin de sa vie un parfum de marranisme, avec l’accession à la noblesse de sa fille Victorine, née de son mariage en Inde avec une franco-arménienne. Victorine épousait en effet le marquis Eugène Gillion de Trazégnies d’Ittre, d’ancienne noblesse belge, ex-prétendant éconduit d’Eugénie de Montijo. La sœur d’Eugène, ce gendre, avait épousé le Maréchal Le Roy de Saint-Arnaud, ministre de la guerre. Si l’on ajoute, hors légalité, que l’Empereur était l’amant de la comtesse Mercy-Argentau, autre cousine des Trazégnies, on constatera que la fille du jeune juif de Modène, ne manquait point de relations mondaines et puissantes. Il est vrai que la carrière de Rubino avait permis à sa fille de redorer le blason des Trazégnies1, notamment par l’achat d’un château à Léognan.

Lionel Lévy

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